Il se frotta le menton avec un rire de finesse: c'était son geste favori, et il cracha loin de lui, en mettant sa main devant sa bouche par politesse. Cela remplaçait chez lui tous les discours inutiles: c'était son signe de consentement ou d'embarras, de réflexion ou de détresse, manie de corps de garde, tic de régiment. Je contemplais sans opposition ce bras héroïque et sentimental.—La dernière inscription qu'il y avait faite était un bonnet phrygien, placé sur un coeur, et autour Indivisibilité ou la mort.

"Je vois bien, lui dis-je, que tu n'es pas fédéraliste comme les
Girondins."

Il se gratta la tête. "Non, non, me dit-il, ni la citoyenne Rose non plus."

Et il me montrait finement une petite rose dessinée avec soin, à côté du coeur, sous le bonnet.

"Ah! ah! je vois pourquoi tu boites si longtemps, lui dis-je; mais je ne te dénoncerai pas à ton capitaine.

—Ah! dame! me dit-il, pour être canonnier on n'est pas de pierre, et Rose est fille d'une dame tricoteuse, et son père est geôlier à Lazare.—Fameux emploi!" ajouta-t-il avec orgueil.

J'eus l'air de ne pas entendre ce raisonnement, dont je fis mon profit: il avait l'air aussi de me donner cet avis par mégarde. Nous nous entendions ainsi parfaitement, toujours selon notre arrangement tacite.

Je continuai à examiner ses hiéroglyphes de caserne avec l'attention d'un peintre en miniature. Immédiatement au-dessus du coeur républicain et amoureux, on voyait peint en bleu un grand sabre, tenu par un petit blaireau debout, ou, comme on eût dit en langue héraldique, un blaireau rampant et, au-dessus, en gros caractères Honneur à Blaireau, le bourreau des crânes!

Je levai vite la tête, comme on ferait pour voir si un portrait est ressemblant.

"Ceci, c'est toi, n'est-ce pas? Ceci n'est plus pour la politique, mais pour la gloire?"