Le geôlier riait dans les trois dents qui lui restaient.
Ce vieux coquin était accroupi dans un grand fauteuil noir, de ceux qu'on nomme à crémaillère, parce qu'ils ont de chaque côté des crans de fer qui soutiennent le dossier et mesurent sa courbe lorsqu'il se renverse pour servir de lit. Là, dormait et veillait, sans se déranger jamais, l'immobile portier. Sa figure ridée, jaune, ironique, s'avan- çait au-dessus de ses genoux, et s'y appuyait par le menton. Ses deux jambes passaient à droite et à gauche par-dessus les deux bras du fauteuil, pour se délasser d'être assis à la manière accoutumée, et il tenait de la main droite ses clefs, de la gauche la serrure de la porte massive. Il l'ouvrait et la fermait comme par ressort et sans fatigue.—Je vis derrière son fauteuil une jeune fille debout, les mains dans les poches de son petit tablier. Elle était toute ronde, grasse et fraîche, un petit nez retroussé, des lèvres d'enfant, de grosses hanches, des bras blancs, et une propreté rare en cette maison. Robe d'étoffe rouge relevée dans les poches, et bonnet blanc orné d'une grande cocarde tricolore.
Je l'avais déjà remarquée en passant, mais jamais avec attention. Cette fois, tout rempli des demi-confidences de mon canonnier Blaireau, je reconnus sa bonne amie Rose, avec ce sentiment inné qui fait qu'on se dit, sans se tromper, d'un inconnu que l'on désirait voir: C'est lui.
Cette belle fille avait un air de bonté et de prestance tout à la fois, qui faisait, à la voir là, l'effet de redoubler la tristesse du lieu, pour lequel elle ne semblait pas faite. Toute cette fraîche personne sentait si bien le grand air de la campagne, le village, le thym et le serpolet, que je mets en fait qu'elle devait arracher un soupir à chaque prisonnier par sa présence, en leur rappelant les plaines et les blés.
"C'est une cruauté, dis-je en m'arrêtant, une cruauté véritable que de montrer cette enfant-là aux détenus."
Elle ne comprit pas plus que si j'eusse parlé grec, et je ne prétendais pas être compris. Elle fit de grands yeux, montra les plus belles dents du monde, et cela sans sourire, en ouvrant ses lèvres, qui s'épanouirent comme un oeillet que l'on presse du doigt.
Le père grogna. Mais il avait la goutte et il ne me dit rien. J'entrai dans les corridors en tâtant la pierre avec ma canne devant mes pieds, parce qu'alors les larges et longues avenues humides étaient sombres et mal éclairées en plein jour, par des réverbères rouges et infects.
Aujourd'hui que tout devient propre et poli, si vous alliez visiter Saint-Lazare, vous verriez une belle infirmerie, des cellules neuves et bien rangées, des murs blanchis, des carreaux lavés, de la lumière, de l'air, de l'ordre partout. Les geôliers, les guichetiers, les porte-clefs d'aujourd'hui se nomment directeurs, conducteurs, correc- teurs, surveillants, portent uniforme bleu à boutons d'argent, parlent d'une voix douce, et ne connaissent que par ouï-dire leurs anciens noms, qu'ils trouvent ridicules.
Mais, en 1794, cette noire Maison Lazare ressemblait à une grande cage d'animaux féroces. Il n'existait là que le vieux bâtiment gris qu'on y voit encore, bloc énorme et carré. Quatre étages de prisonniers gémissaient et hurlaient l'un sur l'autre. Au dehors, on voyait aux fenêtres des grilles, des barreaux énormes, formant en largeur des anneaux, en hauteur des piques de fer, et entrelaçant de si près la lance et la chaîne, que l'air y pouvait à peine pénétrer. Au dedans, trois larges corridors mal éclairés divisaient chaque étage, coupés eux-mêmes par quarante portes de loges dignes d'enfermer des loups, et souvent pénétrées d'une odeur de tanière; de lourdes grilles de fer massives et noires au bout de chaque corridor et, à toutes les portes des loges, de petites ouvertures carrées et grillées, que l'on nomme guichets, et que les geôliers ouvrent en dehors pour surprendre et surveiller le prisonnier à toute heure.
Je traversai, en entrant, la grande cour vide où l'on rangeait d'ordinaire les terribles chariots destinés à emporter des charges de victimes. Je grimpai sur le perron à demi détruit par lequel elles descendaient pour monter dans leur dernière voiture.