Elle s'animait en parlant.
"Vous autres hommes, et vous, tout docteur que vous êtes, vous ne savez pas ce que c'est que cette fierté et cette crainte que ressent une femme dans cet état. Il est vrai que je n'ai vu aucune femme pousser aussi loin que moi ces terreurs."
Elle leva les yeux au ciel.
"Mon Dieu! quel effroi divin! quel étonnement toujours nouveau! Sentir un autre coeur battre dans mon coeur, une âme angélique se mouvoir dans mon âme troublée, et y vivre d'une vie mystérieuse qui ne lui sera jamais comptée, excepté par moi qui la partage! Penser que tout ce qui est agitation pour moi est peut-être souffrance pour cette créature vivante et invisible, que mes craintes peuvent lui être des douleurs, mes douleurs des angoisses, mes angoisses la mort! —Quand j'y pense, je n'ose plus remuer ni respirer. J'ai peur de mes idées, je me reproche d'aimer comme de haïr, de crainte d'être émue.—Je me vénère, je me redoute comme si j'étais une sainte. —Voilà mon état."
Elle avait l'air d'un ange en parlant ainsi, et elle pressait ses deux bras croisés sur sa ceinture, qui commençait à peine à s'élargir depuis deux mois.
"Donnez-moi une idée qui me reste toujours présente là, dans l'esprit, poursuivit-elle en me regardant fixement, et qui m'empêche de faire mal à mon fils."
Ainsi, comme toutes les jeunes mères que j'ai connues, elle disait d'avance mon fils, par un désir inexplicable et une préférence instinctive. Cela me fit sourire malgré moi.
"Vous avez pitié de moi, dit-elle; je le vois bien, allez!—Vous savez que rien ne peut cuirasser notre pauvre coeur au point de l'empêcher de bondir, de faire tressaillir tout notre être, de marquer au front nos enfants pour le moindre de nos désirs.
"Cependant, poursuivit-elle en laissant tomber sa belle tête, avec abandon, sur sa poitrine, il est de mon devoir d'amener mon enfant jusqu'au jour de sa naissance, qui sera la veille de ma mort. On ne me laisse sur la terre que pour cela, je ne suis bonne qu'à cela, je ne suis rien que la frêle coquille qui le conserve, et qui sera brisée après qu'il aura vu le jour. Je ne suis pas autre chose! pas autre chose, monsieur! Croyez-vous… (et elle me prit la main), croyez-vous qu'on me laisse au moins quelques bonnes heures pour le regarder quand il sera né?—S'ils vont me tuer tout de suite, ce sera bien cruel, n'est-ce pas? Eh bien, si j'ai seulement le temps de l'entendre crier et de l'embrasser tout un jour, je leur pardonnerai, je crois, tant je désire ce moment-là!"
Je ne pouvais que lui serrer les mains; je les baisai avec un respect religieux et sans rien dire, crainte de l'interrompre.