Ma chère Lucie,
Le courrier ne m’a apporté aucune lettre. Je n’ai pas besoin de te décrire quelle déception poignante, je pourrais dire quelle douleur profonde j’éprouve quand cette seule consolation, quand tes paroles chères et aimées ne me parviennent même pas. Mais comme je te l’ai dit, ma chère Lucie, qu’importent les souffrances, j’oserais même dire les tortures, si atroces, si horribles soient-elles, car le but que tu as à poursuivre est plus élevé et domine tout: l’honneur de notre nom, l’honneur de nos chers et adorés enfants.
Pour moi, chère Lucie, tu es ma force, force invincible, tellement tu es haute dans mon affection, dans ma tendresse. Comme mes enfants, tu me dictes mon devoir. Dis-toi que, si souvent la violence des sensations parfois atroces fait hurler mon cœur, dérailler mon cerveau, que si parfois l’accablement du temps trop long et du climat excède mes forces, fait crier ma chair, la volonté reste inébranlable pour toi, pour nos enfants.
Mais tu dois comprendre ce que je souffre de ton martyre, du déshonneur immérité jeté sur nos enfants, sur tous; ce que je souffre d’une situation morale pareille; que je lutte ici contre tout réuni; quelle volonté, quelle puissance enfin je sens alors en moi pour vouloir la lumière, oh! à tout prix, par n’importe quel moyen; que bien souvent alors la tempête est sous mon crâne; que plus souvent encore le sang bout d’impatience dans mes veines d’apprendre la fin de cet incroyable martyre. Plus les souffrances sont atroces, plus chaque journée écoulée les accroît, moins il faut se laisser abattre ou s’abandonner au destin. Puisque nos tortures ne cesseront que lorsque la lumière sera faite, pleine et entière, éclatante, puisqu’enfin il le faut, envers et contre tout, pour nous, pour nos enfants, pour tous enfin, il faut au contraire que les volontés grandissent, s’élargissent avec les difficultés, avec les obstacles. Donc, chère et bonne Lucie, courage, et plus que du courage, une volonté forte, une volonté crâne, qui sait vouloir et qui veut enfin aboutir par n’importe quel moyen au but aussi louable qu’élevé: la vérité. Il y a trop longtemps que cela dure et il y a trop de souffrances accumulées sur des innocents.
Embrasse longuement, beaucoup les chers enfants pour moi. Ah! vois-tu, chère Lucie, je ne sais pas ce qu’on peut appeler des obstacles quand il s’agit de ses enfants. Dis-toi bien qu’il n’y en a pas, qu’il ne saurait y en avoir, qu’il faut la vérité, qu’une mère a tous les droits, comme elle doit avoir tous les courages, quand elle a à défendre ce qui seul peut permettre à ses enfants de vivre, leur honneur.
Et chaque fois que je t’écris, je ne puis me décider à fermer ma lettre, tant est fugitif ce moment où je viens causer avec toi, tant tout mon être est avec toi, tant tout ce que je te dis ne me semble pas répondre assez aux sentiments qui m’agitent, qui remplissent mon âme, à cette volonté plus forte que tout, irréductible, qui est en moi, pour vouloir la vérité, notre honneur, celui de nos enfants; à l’affection profonde enfin que j’ai pour toi, augmentée d’une admiration sans bornes. J’espère enfin que ce que je te dis depuis de si longs mois s’est traduit par vous tous en action forte et agissante et que j’apprendrai bientôt que ce supplice de tous deux a un terme.
Je t’embrasse comme je t’aime, ainsi que nos chers enfants, de tout mon cœur, de toute mon âme, en attendant que j’aie enfin de vos nouvelles.
Alfred.
Le 26 février 1896.