Tu me demandes de t’écrire, de venir dégonfler auprès de toi mon cœur meurtri et déchiré, chaque fois que l’amertume en serait trop grande. Ah! ma pauvre Lucie! si je voulais t’écouter, je t’écrirais bien souvent, car je n’ai pas un moment de répit. Mais pourquoi viendrais-je ainsi t’arracher l’âme? Je le fais déjà trop fréquemment, et quand je suis venu gémir ainsi, j’en ai toujours un regret cuisant, car tu souffres déjà assez, beaucoup trop, mais que veux-tu? Il est impossible de se dégager entièrement de son moi, d’étouffer toujours les révoltes de son cœur, d’être toujours maître de ses nerfs malades. Mon seul moment de détente est quand je t’écris, et alors tout ce que j’ai contenu de douleurs pendant un long mois vient parfois sous ma plume....

Et puis, je ressens tellement, au plus profond de mon être, toute l’horreur d’une situation pareille, aussi bien pour toi que pour moi que pour tes chers parents, pour tous les nôtres enfin, que des éclats de colère, des frémissements d’indignation m’échappent malgré moi; des cris d’impatience s’exhalent alors de voir enfin le terme de cet abominable supplice de tous. Je souffre de mon impuissance à alléger ton atroce douleur, de ne pouvoir que te soutenir de toute la puissance de mon affection, de toute l’ardeur de mon âme. Ah! certes oui, chère Lucie, je sens bien l’atroce déchirement qui doit se faire en toi quand, à chaque courrier, après un long mois d’attente, de souffrances et d’angoisses, tu ne peux encore pas m’annoncer la découverte des coupables, le terme de nos tortures! Et si alors je hurle, si je rugis parfois, si le sang bout dans mes veines, devant tant de douleurs, si longues, si imméritées, oh! c’est autant pour toi que pour moi, car si ma douleur était seule, il y a beau temps que j’y eusse mis un terme, laissant à l’avenir le soin d’être notre juge suprême à tous.

C’est dans ta pensée, dans celle de nos chers enfants, dans ma volonté de te soutenir, de voir le jour où l’honneur nous sera rendu, que je puise toute ma force. Quand je chavire écrasé sous tout réuni, quand mon cerveau s’égare et que mon cœur n’en peut plus, quand mon cœur enfin défaille, je murmure au dedans de moi-même trois noms: le tien, ceux de nos chers enfants, et je me raidis encore contre ma douleur, et rien ne s’exhale de mes lèvres muettes.

Certes, je suis très affaibli, il n’en saurait être autrement. Mais tout s’efface en moi, souvenirs hallucinants, souffrances, atrocités de ma vie journalière, devant cette préoccupation si haute, si absolue: celle de notre honneur, le patrimoine de nos enfants. Je viens donc comme toujours te crier de toutes mes forces, avec toute mon âme, «courage et courage» pour marcher bravement à ton but: tout l’honneur de notre nom—et souhaiter pour tous deux que ce but soit enfin atteint. Les chères petites lettres des enfants me causent toujours une émotion extrême, je les arrose souvent de mes larmes, j’y puise aussi ma force.—On me dit dans toutes les lettres que tu élèves admirablement ces chers petits; si je ne t’en ai jamais parlé, c’est que je le savais, car je te connais.

Te parler de mon affection, de celle qui nous unit tous, c’est inutile, n’est-ce pas? Laisse-moi te dire encore que ma pensée ne te quitte pas un instant de jour et de nuit, que mon cœur est toujours auprès de toi, de nos enfants, de vous tous, pour vous soutenir et vous animer de mon indomptable volonté. Je t’embrasse de toutes mes forces, de tout mon cœur, ainsi que nos chers enfants, en attendant de recevoir vos bonnes lettres, seul rayon de bonheur qui vienne réchauffer mon âme meurtrie.

Ton dévoué,

Alfred.

Baisers à tes chers parents, à tous.


Le 5 juin 1896.