Je viens de recevoir tes lettres de novembre ainsi que celles de la famille. L’émotion profonde qu’elles me causent est toujours la même: indescriptible.

Comme toi, ma chère Lucie, ma pensée ne te quitte pas, ne quitte pas nos chers enfants, vous tous, et quand mon cœur n’en peut plus, est à bout de forces pour résister à ce martyre qui broie le cœur sans s’arrêter comme le grain sous la meule, qui déchire tout ce qu’on a de plus noble, de plus pur, de plus élevé, qui brise tous les ressorts de l’âme, je me crie à moi-même toujours les mêmes paroles! Si atroce que soit ton supplice, marche encore afin de pouvoir mourir tranquille, sachant que tu laisses à tes enfants un nom honoré, un nom respecté!

Mon cœur, tu le connais, il n’a pas changé. C’est celui d’un soldat, indifférent à toutes les souffrances physiques, qui met l’honneur avant, au-dessus de tout, qui a vécu, qui a résisté à cet effondrement effroyable, invraisemblable de tout ce qui fait le Français, l’homme, de ce qui seul enfin permet de vivre, parce qu’il était père et qu’il faut que l’honneur soit rendu au nom que portent nos enfants.

Je t’ai écrit longuement déjà, j’ai essayé de te résumer lucidement, de t’exposer pourquoi ma confiance, ma foi étaient absolues, aussi bien dans les efforts des uns que dans ceux des autres, car, crois-le bien, aies-en l’absolue certitude, l’appel que j’ai encore fait, au nom de nos enfants, crée un devoir auquel des hommes de cœur ne se soustraient jamais; d’autre part, je connais trop tous les sentiments qui vous animent pour penser jamais qu’il puisse y avoir un moment de lassitude chez aucun, tant que la vérité ne sera pas découverte.

Donc, tous les cœurs, toutes les énergies vont converger vers le but suprême, courir sus à la bête jusqu’à ce qu’elle soit forcée: l’auteur ou les auteurs de ce crime infâme. Mais, hélas! comme je te l’ai dit aussi, si ma confiance est absolue, les énergies du cœur, celles du cerveau, ont des limites dans une situation aussi atrocement épouvantable, supportée depuis si longtemps. Je sais aussi ce que tu souffres et c’est horrible.

Or, il n’est pas en ton pouvoir d’abréger mon martyre, le nôtre. Le gouvernement seul possède des moyens d’investigation assez puissants, assez décisifs pour le faire, s’il ne veut pas qu’un Français, qui ne demande à sa patrie que la justice, la pleine lumière, toute la vérité sur ce lugubre drame, qui n’a plus qu’une chose à demander à la vie, voir encore pour ses chers petits le jour où l’honneur leur sera rendu, ne succombe sous une situation aussi écrasante, pour un crime abominable qu’il n’a pas commis.

J’espère donc que le gouvernement aussi t’apportera son concours. Quoiqu’il en soit de moi, je ne puis donc que te répéter de toutes les forces de mon âme d’avoir confiance, d’être toujours courageuse et forte et t’embrasser de tout mon cœur, de toutes mes forces comme je t’aime, ainsi que nos chers et adorés enfants.

Ton dévoué,

Alfred.