Oui, il est atroce de souffrir ainsi, oui, tout cela est épouvantable et déroute toutes les croyances en ce qui fait la vie noble et belle...; mais aujourd’hui, il ne saurait y avoir d’autre consolation pour les uns comme pour les autres que la découverte de la vérité, la pleine lumière.

Quelle que soit donc ta douleur, quelles que puissent être vos souffrances à tous, dis-toi qu’il y a un devoir sacré à remplir que rien ne saurait ébranler: ce devoir est de rétablir un nom, dans toute son intégrité, aux yeux de la France entière.

Maintenant, te dire tout ce que mon cœur contient pour toi, pour nos enfants, pour vous tous, c’est inutile, n’est-ce pas? Dans le bonheur, on ne s’aperçoit même pas de toute la profondeur, de toute la puissance de tendresse qui réside au fond du cœur pour ceux que l’on aime. Il faut le malheur, le sentiment des souffrances qu’endurent ceux pour qui l’on donnerait jusqu’à la dernière goutte de son sang, pour en comprendre la force, pour en saisir le puissance. Si tu savais combien souvent j’ai dû appeler à mon aide, dans les moments de détresse, ta pensée, celle des enfants, pour nous forcer à vivre encore, pour accepter ce que je n’aurais jamais accepté sans le sentiment du devoir.

Et cela me ramène toujours à cela, ma chérie: fais ton devoir, héroïquement, invinciblement, comme une âme humaine très haute et très fière qui est mère et qui veut que le nom qu’elle porte, que portent ses enfants soit lavé de cette horrible souillure.

Donc à toi, comme à tous, toujours et encore, courage et courage! Te parler de moi, je ne le puis, je t’en ai donné les raisons dans ma précédente lettre. Je veux donc simplement terminer ces quelques lignes en t’embrassant de tout mon cœur, de toutes mes forces, comme je t’aime, ainsi que nos chers enfants.

Ton dévoué,

Alfred.

Remercie tes chers parents, tous les nôtres de leurs lettres si empreintes d’une profonde tendresse et d’une non moins profonde douleur. A quoi bon leur écrire? Parler de moi, de nos souffrances, hélas! nous nous connaissons trop bien les uns les autres pour ne pas savoir d’abord l’affection intense qui nous unit, ensuite la douleur profonde qui emplit nos âmes. Mais pour tous, invariablement, toujours courage! Comme le dit si bien M..., il y a un but à atteindre, devant lequel il faut oublier toutes les douleurs présentes quelles qu’elles soient.


Le 20 mai 1897.