Donc, ma chère Lucie, pour toi, comme pour tous, il faut toujours faire votre devoir, vouloir votre droit, le droit de la justice et de la vérité, jusqu’à ce que la pleine lumière soit faite, pour la France entière, et il faut qu’elle le soit, vivant ou mort, car, comme le spectre de Banquo, je sortirai de la tombe pour vous crier à tous, de toute mon âme, toujours et encore: courage et courage! pour rappeler à la patrie qui me supplicie ainsi, qui me sacrifie, j’ose le dire, car nul cerveau humain ne saurait résister d’une manière aussi prolongée à une situation pareille,—et c’est un miracle que j’aie pu y résister jusqu’ici,—pour rappeler à la patrie qu’elle a un devoir à remplir qui est d’apporter l’éclatante lumière sur cette tragique histoire, de réparer cette effroyable erreur qui dure depuis si longtemps.
Donc, chérie, sois en sûre, tu auras ton jour de rayonnante gloire, de joie suprême, soit par vos efforts, soit par ceux de la patrie qui remplira tous ses devoirs, et, si je n’y suis pas—que veux-tu, chérie? il y a des victimes d’État, et la situation est vraiment par trop dure, par trop forte depuis le temps que je la supporte,—eh bien, Pierre me représentera!
Je ne parlerai pas des enfants, je l’ai d’ailleurs déjà longuement fait dans mes lettres d’août, et puis je te connais trop bien pour me faire quelque souci à leur égard. Tu les embrasseras de toutes mes forces, de toute mon âme. Je te quitte, quoique ce me soit toujours une grande douleur de m’arracher d’auprès de toi, tellement est court et fugitif ce moment que je viens passer auprès de toi.
Je t’embrasse comme je t’aime, de toutes mes forces, de toute la puissance de mon affection, ainsi que nos chers enfants, en te répétant encore courage et courage, en souhaitant aussi que tout cela ait enfin un terme.
Ton dévoué,
Alfred.
Mes meilleurs baisers à tes chers parents, à tous les nôtres. Mes vœux de condoléances à Arthur et à Lucie; je ne me sens pas le courage de leur écrire.
Le 22 octobre 1897.
Ma chère et bonne Lucie.