Les esprits se sont probablement aigris, des maladresses peut-être ont été commises, je ne sais, tout cela a envenimé une situation déjà si atroce. Il faut revenir en arrière, s’élever au-dessus de toutes les souffrances pour envisager simplement notre situation.
Eh bien, moi, la plus grande victime, victime de tout et de tous depuis plus de trois ans, qui suis là, presque agonisant, je viens te donner des conseils de sagesse, de calme, que je crois te devoir, oh! sans abandon d’aucun de mes droits, sans faiblesse, comme aussi sans jactance.
Comme je te l’ai dit, il n’a pas été plus au pouvoir de M. le général de Boisdeffre qu’au vôtre de faire la lumière, elle se fera dans un avenir que nul ne peut prévoir.
Je lui ai donc demandé simplement la réhabilitation, un terme à notre épouvantable martyre, car il est inadmissible que tu supportes un pareil supplice, que nos enfants grandissent déshonorés par un tel crime que je ne saurais avoir commis.
J’attends la réponse avec ce qui me reste de forces, en comptant les heures, presque les minutes.
J’ignore si cette réponse me parviendra bientôt; j’ignore bien plus encore comment je vis, tellement mon épuisement cérébral et nerveux est immense; mais si je succombe avant, si je faiblis devant une situation aussi atroce, supportée depuis si longtemps, je te donne comme devoir absolu d’aller trouver en personne M. le général de Boisdeffre, et après les lettres que je lui ai écrites, le sentiment qui, j’en suis sûr, est au fond de son cœur de nous accorder la réhabilitation, quand tu auras bien compris que la lumière est une œuvre de longue haleine, qu’il est impossible de prévoir quand elle aboutira, je n’ai nul doute qu’il ne t’accorde de suite la revision du procès, qu’il ne mette de suite un terme à une situation aussi atroce pour toi, pour nos enfants; j’espère aussi que sur ma tombe il me rendra le témoignage non seulement de la loyauté de mon passé, mais de la loyauté absolue de ma conduite depuis trois ans, où, sous tous les supplices, sous toutes les tortures, je n’ai jamais oublié ce que j’étais: soldat loyal et dévoué à son pays. J’ai tout accepté, tout subi, bouche close. Je ne m’en vante pas, d’ailleurs, je n’ai fait que mon devoir, uniquement mon devoir.
Je te quitte avec regret, car ma pensée est avec toi, avec nos enfants, nuit et jour, car cette pensée seule me fait encore vivre, et je voudrais venir causer ainsi à toutes les minutes de mes longues journées et de mes longues insomnies.
Je ne puis que répéter ce souhait, c’est que tout cela ait enfin un terme, que cet infernal supplice de toutes les minutes ait une fin, mais si tu agis comme je te l’ai dit, comme c’est ton devoir, puisque je te le commande, je n’ai nul doute que tu aies un terme à ton épouvantable martyre, à celui de nos enfants.
Je t’embrasse comme je t’aime, de toute la puissance de mon affection, ainsi que nos chers et adorés enfants.
Ton dévoué,