Il s’agirait, d’après l’honorable général, d’un bout de lettre non signée, mais accompagnée d’une carte de visite, dans laquelle un des deux attachés militaires des ambassades d’Allemagne et d’Italie aurait, à la veille de l’interpellation Castelin, conseillé à son camarade de ne pas dire un mot de «cette juiverie.»

«Cette juiverie» aurait indiqué Dreyfus, sur lequel il fallait faire le silence.

Que l’État-Major ait pris au sérieux cette note informe, quand elle lui est arrivée par le service de l’espionnage, il faut bien l’admettre, puisqu’il l’invoque comme son plus précieux argument; mais, en vérité, il faut qu’il y ait bien peu réfléchi et son esprit critique s’est singulièrement trouvé en défaut.

Les faux papiers Norton, les faux documents Lemercier-Picard auraient semblé authentiques auprès de ce Memorandum inouï, ridicule, invraisemblable, attribué à un officier d’ambassade: «Nous ne dirons pas un mot de cette juiverie!»

Comment n’a-t-on pas vu qu’il y avait là manifestement une de ces inventions nombreuses à l’aide desquelles un habile faussaire a cherché à dérouter la justice depuis que le commandant Esterhazy s’est vu sérieusement soupçonné? Tout n’en montre-t-il pas le caractère apocryphe?

Quel besoin, d’abord, MM. de Schwartzkoppen et Panizzardi auraient-ils eu de s’exhorter au silence en 1896, quand, depuis 1894, ils se taisaient d’un commun accord?

Quelle idée les aurait pris de s’écrire pour se donner un mot d’ordre qu’il était au moins imprudent de mettre à la portée d’une main indiscrète? Ils se voyaient tous les jours, et souvent plusieurs fois par jour.

De quelles expressions, enfin, se seraient-ils servis pour donner leur avertissement?

Est-ce que le terme «cette juiverie» ne sort pas de la vraisemblance, et répond-il à l’esprit de réserve auquel deux officiers diplomates doivent être accoutumés?

«Cela flaire le faux,» avait dit immédiatement le lieutenant-colonel Picquart, qui avait compris que, en cherchant à compromettre un peu plus Dreyfus, quelqu’un, facile à reconnaître, cherchait à entraver l’enquête ouverte sur le compte d’Esterhazy. Et, après le colonel Picquart, tous ceux qui savent peser d’une main exercée la valeur probante d’un acte dont l’origine est incertaine, répètent sans hésiter: «C’est un faux!»