Quel serait notre état d’esprit si nous mettions en doute la sincérité de témoignages qui n’ont aucun intérêt à nous tromper, par ce motif seul qu’ils nous viennent du dehors? Assurément, s’il ne s’agissait que d’une question ordinaire de trahison, nous n’aurions rien à demander à des officiers de nationalité étrangère, et sans doute aussi ces derniers se refuseraient-ils à nous instruire de ce qu’ils pourraient savoir; mais oublie-t-on que le but à poursuivre n’est pas la répression d’un crime touchant à la sûreté extérieure de l’État? C’est la revision d’une erreur judiciaire qui soulève une question d’humanité.

Pour faire cesser cette intolérable iniquité, la torture morale d’un innocent, rien ne peut coûter à des hommes qui doivent avoir, comme premier principe gravé dans leur conscience, le respect de la justice et du droit.

Ils y doivent sacrifier, s’il est nécessaire, tout esprit d’amour-propre et d’orgueil. Le sacrifice accompli est, en un tel cas, plus noble et plus glorieux que les sentiments au-dessus desquels il a fallu s’élever pour y atteindre.

V
Un mot d’appel au sang-froid, a la raison et a la loyauté

Quelqu’un croyant à l’innocence de Dreyfus pourrait-il songer à étouffer, de gaieté de cœur, la vérité en marche?

S’il en est qui s’inquiètent de leurs responsabilités éventuelles et qui croient voir partout des raisons d’État, ils en sont là peut-être; mais nous ne pouvons croire à une pareille indifférence de la part de ceux qui ne se sentent troublés par aucune préoccupation personnelle et qui ont conservé leur sang-froid.

Nous pouvons nous laisser abuser, nous abandonner aveuglément à l’intolérance d’un faux patriotisme; mais nous ne sommes pas un peuple d’égoïstes, et notre générosité native se réveille quand nous croyons voir la vérité opprimée et l’injustice triomphante.

Que faut-il pour que nous nous rencontrions tous dans un même sentiment de pitié à l’égard du capitaine Dreyfus et que nous invoquions tous, en sa faveur, le secours de la loi?

Il suffit que nous approfondissions, sans parti pris et d’un esprit loyal, les détails de son affaire; que nous nous fassions un devoir de n’en rien ignorer et que, surtout, nous sachions rester sourds aux excitations révoltantes qui tendent à la transformer en levier politique.

Le jour où cette idée grandissante: que le condamné de l’île du Diable est un martyr, aura pénétré plus profondément dans le cœur de la nation, rien ne pourra plus la déraciner, et, ce jour-là, l’heure de la réparation aura sonné.