Tous les hommes, sans doute, ne doivent pas fuir le monde pour aller dans la solitude, mener une vie d’anachorète ; mais il y a bien quelques âmes que Dieu y appelle, et qui auront une grande facilité pour se sanctifier si elles suivent sa voix, mais aussi qui éprouveront des difficultés épouvantables pour se sauver, si elles résistent. Il vous importe donc, ô vous qui vous sentez attiré au désert, de bien discerner l’esprit qui vous agite. Si c’est véritablement celui de Dieu, votre vocation est trop sublime pour que Dieu ne vous accorde pas toutes les lumières qui doivent éclairer la marche que vous devez suivre. Peut-être vous ne verrez pas bien clair d’abord : mais soyez fidèle, Dieu vous tracera lui-même la voie par où vous devez marcher : il a mille moyens pour cela.
Lorsque le moment sera venu, que vous vous sentirez intérieurement touché de la visite du Seigneur, et pressé d’immoler la victime qu’il demande de vous, gardez-vous d’hésiter encore, mais armez-vous de courage et consommez le sacrifice. C’est une avance que Dieu vous a faite ; si vous êtes fidèle à y correspondre, vous voilà fixé dans le bien ; et Dieu, content de votre générosité, vous donnera un surcroît de grâces qui vous feront avancer de vertus en vertus.
Car, ne vous y trompez pas, vous tous qui pouvez vous trouver dans ce cas : d’après tous les Pères de la vie spirituelle, il est des temps et des moments que Dieu s’est réservés dans sa miséricorde, et qu’il a fixés pour chacun de nous, pour accomplir les desseins qu’il a sur nous et que sa grâce nous suggère ; malheur à nous, si nous manquions de fidélité ! Qu’est-ce qui fit tous les malheurs et la réprobation du peuple juif ? C’est de ne pas avoir connu le temps de la visite du Seigneur ; il y eut pour chaque juif en particulier un de ces instants critiques, où il s’agissait de reconnaître ou non Jésus pour le Messie. Ceux qui furent infidèles en cette rencontre, résistèrent depuis aux plus grands miracles, et ils finirent par le crucifier comme un blasphémateur. Exemple terrible qui, par malheur, ne se renouvelle que trop souvent ; car nous ressemblons tous plus ou moins aux juifs, et Dieu tient toujours la même conduite dans la distribution de ses grâces, mais bien plus dans la grâce si décisive de notre vocation.
Si labor terret, merces magna nimis invitet. Ne vous laissez point effrayer par le silence, le jeûne, les veilles… Ce qui coûte d’abord à la nature, devient facile ensuite ; on y trouve même du goût et de la joie ; la grâce est si puissante qu’elle adoucit les choses les plus amères. Plus un ordre est austère, plus on y a de contentement et de vrai bonheur. Si donc Dieu, riche en bonté et en miséricorde, vous appelle à un si saint état, faites comme cet homme de l’Evangile, qui, ayant trouvé une perle d’un grand prix, donne tout pour l’avoir, c’est-à-dire se donne lui-même, dit saint Bernard, pour la posséder en sûreté : Pro quâ universa dare debemus, id est, nosmetipsos. Puis il ajoute dans un grand sentiment d’admiration : O margarita præfulgida, religio pretiosior auro, religio gratissima et toto corde perquirenda ! O religio habitaculum Dei et angelorum ejus ! Vita beata, vita angelorum ! Verè religio est paradisus ; o homo, fuge homines, fuge seculum, religionem elige, et salvaberis ! Pourquoi votre salut est-il assuré dans la religion ? poursuit le même saint qui suivait précisément la même règle que l’on observe aujourd’hui à la Trappe. Il répond que c’est parce que dans la religion l’homme vit plus saintement, tombe plus rarement, se relève plus promptement. N’est-ce pas encore là, continue-t-il, qu’il reçoit plus souvent la douce rosée de la grâce et de la consolation céleste, irroratur frequentiùs ; qu’il repose plus paisiblement, quiescit securiùs ; qu’il meurt avec plus de confiance, moritur fiduciùs ; qu’il demeure moins de temps dans le purgatoire, purgatur citiùs ; enfin, qu’il reçoit une plus grande récompense dans le ciel, prœmiatur copiosiùs ?
Le sacrifice n’est pas bien grand, quand on considère le peu qu’on laisse en quittant le monde et ce qu’on gagne en entrant dans la religion ; d’un côté, il n’y a qu’illusion, mensonge, tromperie, peines de l’esprit et du cœur ; de l’autre côté, il y a le calme, la paix et le bonheur. S’il faut faire des efforts pour surmonter les obstacles qu’on rencontre avant de faire le dernier pas, s’il faut faire violence à la nature et rompre les liens les plus chers, Dieu est là ; il nous soutient par sa grâce ; il nous encourage par l’exemple de son divin Fils, qui a marché le premier dans la voie des sacrifices et des souffrances, quoiqu’il fût parfaitement innocent. On s’expose dans le monde aux plus grands dangers, pour acquérir des biens passagers et méprisables, ou pour obtenir une gloire qui n’est que de la fumée ; pourquoi ne ferait-on pas quelques sacrifices pour avoir les seuls biens véritables, ceux qui sont dignes de notre estime, la seule vraie gloire, celle qui consiste à servir et à aimer Dieu ?
Je le répète en terminant : Allez, lecteurs, allez à la Trappe ; vous y trouverez une cellule pour vous recevoir, une règle pour vous diriger, une nourriture pour vous fortifier, des religieux pour vous édifier, et un père trappiste pour vous entendre.
XX
Conclusion.
O maison aimable et sainte ! On a bâti sur la terre d’augustes palais, on a élevé de sublimes sépultures, on a fait à Dieu des demeures presque divines ; mais l’art et le cœur de l’homme ne sont jamais allés plus loin que dans la création d’un monastère.
(LE R. P. LACORDAIRE.)
L’heure fixée pour mon départ ayant sonné, j’embrassai le R. P. hôtelier en lui déposant dans la main l’offrande du pèlerin. Je quittai Sainte-Marie du Désert, pénétré de respect et d’admiration.
Maintenant, lecteurs, si nous avons fait une description un peu détaillée de ce qui se fait dans un couvent de trappistes, c’est que nous avons travaillé en vue d’une œuvre sainte et afin de rendre plus fréquentes à la Trappe les visites de ceux qui ne la connaissent pas ; puis nous nous sommes rappelé que chacun se doit à tous, même au prix de ses répugnances et de son amour pour l’obscurité, et nous avons écrit sous l’inspiration d’une pensée de foi, de sympathie et d’utilité.