[11] Je ne compare la Chartreuse de Dijon à l'abbaye de St-Denis que sous le rapport de la magnificence et de la richesse de ses sépultures. Trois ducs seulement ont été inhumés à la Chartreuse, Philippe-le-Hardi, Jean-sans-Peur, et Philippe-le-Bon; et je n'ignore pas que l'Église de Citeaux avait communément reçu, depuis Eudes Ier, les dépouilles des ducs de la première et de la seconde race royale.—C'est Philippe-le-Hardi qui fonda la Chartreuse en 1383. Tout n'y était que lambris de bois d'Irlande, que chasubles et tapis de drap d'or, que courtines d'étoffes de Chypre et de Damas, que bénitiers et chandeliers d'argent, que lampes de vermeil, que chapelles portatives à personnages d'ivoire, que peinture et sculptures exécutées par les premiers artistes du temps. La vaisselle pour le service de l'autel pesait 55 marcs.—Le marteau de la révolution en jetant en bas la Chartreuse avait dispersé dans les cabinets de quelques curieux les débris des tombeaux de Philippe-le-Hardi, de Jean-sans-Peur et de Marguerite de Bavière, femme de ce dernier. (Charles-le-Téméraire n'avait point fait élever de monument à son père Philippe-le-Bon.) Ces chefs-d'oeuvres de l'art du XVe siècle ont été restaurés et placés dans une des salles du musée de Dijon.

[12] Elle n'a pas plus échappé que la Chartreuse et tant d'autres chefs-d'oeuvres à la fureur des réactions. On n'en a pas laissé pierre sur pierre. Cette sainte chapelle, élevée par le duc Hugues III au retour de la croisade, vers 1171, était riche de mille objets d'art et de piété. Que sont devenus, par exemple, ses vitraux et ses statues historiques; cette boiserie de choeur où étaient appendues les armoiries des trente-et-un premiers chevaliers de la Toison d'Or institués par Philippe-le-Bon; le beau vaissel où l'on conservait une hostie miraculeuse et sur lequel brillait, aux jours de fêtes, la couronne d'or que le roi Louis XII, relevant d'une dangereuse maladie, en 1505, avait envoyée au chapitre par deux hérauts?—Le temps a fait un pas et la terre a été renouvelée, dit quelque part M. de Chateaubriand.

[13] Charles-le-Téméraire, dernier duc de Bourgogne, fut tué à la bataille de Nancy, le dimanche 5 janvier 1476.

[14] Cette image était déjà en grande vénération au XIIe siècle. Elle est d'un bois noir, dur et pesant, qu'on croit être du châtaignier.


PRÉFACE

L'art a toujours deux faces antithétiques, médaille dont, par exemple, un côté accuserait la ressemblance de Paul Rembrandt et le revers celle de Jacques Callot.—Rembrandt est le philosophe à barbe blanche qui s'encolimaçonne en son réduit, qui absorbe sa pensée dans la méditation et dans la prière, qui ferme les yeux pour se recueillir, qui s'entretient avec des esprits de beauté, de science, de sagesse et d'amour, et qui se consume à pénétrer les mystérieux symboles de la nature.—Callot, au contraire, est le lansquenet fanfaron et grivois qui se pavane sur la place, qui fait du bruit dans la taverne, qui caresse les filles de bohémiens, qui ne jure que par sa rapière et par son escopette, et qui n'a d'autre inquiétude que de cirer sa moustache.—Or, l'auteur de ce livre a envisagé l'art sous cette double personnification; mais il n'a point été trop exclusif, et voici, outre les fantaisies à la manière de Rembrandt et de Callot, des études sur Van Eyck, Lucas de Leyde, Albert Dürer, Peter Neef, Breughel de Velours, Breughel d'Enfer, Van Ostade, Gérard Dow, Salvator Rosa, Murillo, Fusely et plusieurs autres maîtres de différentes écoles.

Et que si on demande à l'auteur pourquoi il ne parangonne point en tête de son ouvrage quelque belle théorie littéraire, il sera forcé de répondre que M. Séraphin ne lui a pas expliqué le mécanisme de ses ombres chinoises, et que Polichinelle cache à la foule curieuse le fil conducteur de son bras.—Il se contente de signer son oeuvre:

GASPARD DE LA NUIT.