Jusqu'à ce moment, les choses n'avaient revêtu aucun caractère de gravité exceptionnelle, quand le bonhomme eut la malencontreuse idée de tirer à bout portant un coup de revolver sur la jeune femme, laquelle riposta par un vigoureux coup d'ombrelle.
Si le courageux lecteur veut bien, en dépit de l'excessive température dont nous jouissons, faire un léger effort de mémoire, il se rappellera que nous en étions restés à ce moment du drame où un monsieur, assis à l'impériale de l'omnibus Batignolles Clichy Odéon, tirait un coup de revolver sur une jeune femme occupant un siège à l'impériale de Madeleine-Bastille, coup de revolver auquel la personne répondait par un énergique coup d'ombrelle sur le crâne du bonhomme.
Ce fut, chez tous les voyageurs de la voiture Madeleine-Bastille, une spontanée et violente clameur.
L'homme au revolver fut hué, invectivé, traité de tous les noms possibles, et même impossibles.
Juste à ce moment, les opérations du contrôle se trouvant terminées, les deux lourdes voitures s'ébranlèrent et partirent ensemble dans la même direction, l'une cinglant vers la Bastille, l'autre vers la rue de Richelieu.
Malheureusement, durant le court trajet qui sépare le bureau des Italiens de la rue de Richelieu, les choses s'envenimèrent gravement et le monsieur décoré crut devoir tirer un second coup de revolver sur un haut jeune homme qui se signalait par la rare virulence de ses brocards.
Les voyageurs d'omnibus ont bien des défauts, mais on ne saurait leur refuser un vif sentiment de solidarité et un dévouement aveugle pour leurs compagnons de voiture.
Aussi n'est-il point étonnant que les voyageurs Madeleine-Bastille aient pris fait et cause pour la jeune femme à l'ombrelle cependant que ceux du Batignolles Clichy Odéon embrassaient le parti du quinquagénaire à l'arme à feu.
Les cochers eux-mêmes des deux véhicules se passionnaient chacun pour leur cargaison humaine, échangeaient des propos haineux, et quand Batignolles Clichy Odéon s'enfourna dans la rue de Richelieu, Madeleine-Bastille n'hésita pas. Au lieu de poursuivre sa route vers la Bastille, il suivit son ennemi dans la direction du Théâtre Français.