«Mais c'est surtout dans les industries à côté qu'on réalise d'incroyables et rapides fortunes.

» Tel trafiquant de marchandises rares, tel tenancier de music-hall ou de maison de jeu et même tel porteur de colis, gagne plus d'argent que certains détenteurs d'excellents claims.

» Une bonne idée qui vous vient, et vous voilà une fortune parfois!

» C'est le cas d'un joyeux luron de Canadien français, installé ici depuis deux ou trois ans, un nommé Antoine Lescarbille, dont tu as peut-être connu jadis le père qui était charretier[3] à Cap-à-l'Aigle.

[Note 3: Au Canada, on appelle charretier les cochers de fiacre, et les fiacres, on les appelle des calèches.]

» Ce Lescarbille, après avoir gratté pendant quelques mois le rude terrain de Klondyke, s'était vite dégoûté de cette besogne: se rappelant son ancienne profession, il se construisit une hutte sur le bord du Greenpig Lake et s'établit pêcheur et marchand de poisson.

» Ses affaires prospéraient assez bien, quand un véritable coup de génie qu'il eut mit sa fortune au pinacle.

» Il faut te dire que, dans ce damné Klondyke, l'éclairage est une des plus fantastiques dépenses auxquelles on ait à faire face.

» Dawson-City est onéreusement éclairé à l'électricité et à l'acétylène; mais, en d'autres agglomérations moins importantes, ces moyens font défaut, et quand tu sauras qu'on a quatre bougies pour un dollar et que le pétrole ne se paye pas moins de cinq dollars le gallon, tu ne manqueras pas de reculer d'horreur.

» Notre ami Lescarbille roulait probablement ces pénibles réflexions dans sa tête quand, triant son poisson, ses yeux tombèrent sur une sorte d'anguille qui, jusqu'à présent, avait causé son désespoir.