«Je me souviens d'une Messe de minuit dite en cachette pendant les persécutions de 93.

«En ce temps-là, il n'y avait plus d'église pour célébrer les Saints Mystères: une grange fut choisie par les habitants du hameau. Les femmes la décorèrent pendant la nuit précédente: des draps de grosse toile bien blanche furent tendus tout à l'entour. Une table rustique, recouverte des linges les plus blancs, devait servir d'autel; des branches de houx, à petites baies rouges, étaient placées comme bouquets de chaque côté du crucifix d'ébène; deux chandelles de résine furent mises dans des flambeaux de fer: c'était toute la pompe de ces temps de persécution.

«Isolément et sans faire aucun bruit, les fidèles se rendirent à la grange préparée pour la fête. Avec quelle piété ces paysans bretons tombaient à genou devant cet autel si pauvre!

«Quand le prêtre parut à l'autel, des pleurs s'échappèrent de tous les yeux.

«Lui-même fut tellement ému qu'il répandait aussi des larmes qui n'étaient pas sans douceur. Confesseur de la foi quelques jours auparavant, il avait touché de près à la mort et le voilà qui va célébrer un mystère de sainte joie![51]».

Note 51:[ (retour) ] V. «Une Messe de minuit en exil», Noël dans les pays étrangers, page 33.

Avant d'aborder les très intéressantes particularités de la Messe de minuit que nos amis ont bien voulu nous signaler dans toutes les contrées de la France, on voudra bien nous permettre de citer une ravissante nouvelle d'Auguste Nisard, qu'on pourrait intituler: Une Messe de minuit manquée, et qu'on pourrait résumer ainsi:

«Notre mère attendait, pour nous emmener avec elle à la Messe de minuit, que chacun de nous eût ses sept ans accomplis..... A onze heures et demie, ma mère vint m'éveiller..... Las! je dormais d'un sommeil si dur que je n'entendis pas cette voix chérie et continuai de ronfler de toutes mes forces. A un second appel, je ne répondis pas davantage..... Enfin, à la troisième sommation..... j'ouvris les yeux, je me débrouillai comme je pus de mes visions nocturnes et, tirant de dessous mes draps cette jambe-ci, puis cette autre, je tombai plutôt que je ne fus sur mes jambes..... Je n'étais pas tout à fait endormi, et pas tout à fait éveillé..... Voilà-t-il pas que je retombe lourdement, et je dis à ma chère mère que je veux me recoucher..... A quoi celle-ci n'eut garde de s'opposer.....

«Au matin je m'en voulus mal de mort de ma lâcheté. Je ne me suis jamais consolé de cette Messe de minuit manquée

Messe de minuit en Normandie

C'est au pays de Caux surtout que la Messe de minuit se célébrait avec une grande solennité, sous le nom de fête des bergers.

Son origine était complètement normande. Au début, cette fête ne fut, en effet, qu'un de ces petits drames liturgiques latins que parfois on intercalait, comme une sorte de jeu sacré, dans l'office solennel, telles la Messe de l'étoile et la Messe de l'âne, qui furent représentées souvent, dans les premières années du Moyen Age, à la cathédrale de Rouen.

On représentait aussi dans la même église le Drame des pasteurs, adoration pieuse et naïve de l'Enfant-Jésus par les Bergers.[52]

Note 52:[ (retour) ] Deux manuscrits de la Bibliothèque de Rouen nous ont conservé toute cette mise en scène primitive qui a été publiée par Du Cange dans son Glossarium.