D'innombrables boutiques s'élèvent dans la grande rue centrale de Naples, via di Roma, gia Toledo (la rue de Rome, autrefois de Tolède[55]). Une foule en liesse la remplît et déborde dans les ruelles adjacentes, sur les places et sur les quais. Clameurs, joie universelle, portées au diapason le plus élevé, explosion gigantesque de bonne humeur et de félicité publique qui se nourrissent de gain bien minimes, préparés de longue main et impatiemment attendus. Toutes les familles bourgeoises se réapprovisionnent du nécessaire et parfois même du superflu. Les bancarelle sont une exposition aux formes les plus diverses, aux couleurs les plus variées et les plus vives: elles se tiennent sur les places, en plein air, au milieu de tentes roulantes qui s'élèvent par milliers et sur lesquelles l'esthétique du peuple napolitain range, en groupes bizarres, les objets les plus divers et les plus brillants.

Note 55:[ (retour) ] Le gouvernement italien, au moment de l'annexion du royaume de Naples, a changé le nom de la grande rue de Tolède et l'a appelée, en 1870, rue de Rome. Mais, nous l'avons constaté, pour le peuple napolitain et la presse locale, c'est toujours la rue de Tolède.

Ce ne sont pas seulement des comestibles, des ustensiles en terre ou en verre, fabriqués sous les formes les plus fantastiques; ce n'est pas seulement pour la table que se dressent ces agréables bastions vivants, le long des trottoirs fourmillant de monde de la rue de Tolède, de la place Medina et de la place de la Liberté, la littérature même a ses autels, ses petits temples enguirlandés dans ce bruyant «abracadabra» du Noël Napolitain. Elles sont, en effet, innombrables les bancarelle où sévères et graves se trouvent rangés les livres, les opuscules, les in-folios anciens et miniatures, toutes les variétés et les sous-espèces du volume, et surtout des manuscrits qui coûtèrent tant de sueurs. Un public curieux et sympathique s'approche de ces montagnes de papier imprimé, et y cherche avec des regards studieux l'ouvrage désiré et peut-être ignoré du revendeur. Parfois pour quelques centimes on achète un livre d'une grande valeur, ou tout un lot de brochures au dos déchiré et aux pages en lambeaux.

Et aujourd'hui (Noël 1904), pour la première fois peut-être depuis vingt ans, grâce aux rayons bienfaisants d'un soleil de printemps, Naples peut montrer toute la beauté éblouissante de ses marchés «enveloppés d'un nimbe de joie». Toute la ville est aujourd'hui dehors: les étrangers en extase contemplent ce spectacle comme «une fascinante féerie».

Ce qu'il faut voir surtout, c'est le pittoresque marché aux poissons sur le quai de Sainte-Lucie. La veille de Noël, après avoir traversé un grand nombre de rues entre des trophées de verdure, des amoncellements de fruits, de compotes au vinaigre, de gâteaux, de liqueurs, on croirait que c'est la dernière journée où il soit permis de manger. Pour le souper, la carte de rigueur est la suivante: vermicelle au jus de poisson, broccoli fumants à l'huile, capitone[56] et poissons divers[57].—Cent mille personnes au moins sont en mouvement pour préparer le succulent repas aux quatre cent mille autres qui se promènent oisives ou qui travaillent, en proie à la plus fébrile impatience.

Note 56:[ (retour) ] Le capitone est le mets traditionnel et nécessaire du repas de Noël: c'est une anguille de rivière ou de mer, quelquefois Une murène à la chair blanche et laiteuse.

Note 57:[ (retour) ] Les Napolitains les appellent frutti di mare (fruits de la mer), ce sont des huîtres, des crabes, des langoustes, des coquillages aux formes les plus variées.

A combien le capitone? Telle est la grande question du jour. En effet, quel est le Napolitain qui ne mange le capitone le soir de la veille de Noël?

Partout on entend crier: «capitone viva, fricceca, stu capitone, a na lira e otto, capitone vivant, il palpite encore ce capitone, à un franc quarante centimes».

Il faut aller visiter la rue Ste-Brigitte ou la rue Porto, le soir de la veille de Noël. C'est une scène fantastique digne du pinceau de Gherardo dell Notti. Qu'ils sont beaux à voir ces marins au teint bronzé, vieux loups de mer qui, sur leurs barques de pêche (paranziello), ont défié maintes fois les tempêtes et qui ont une voix de tonnerre habituée à se faire entendre au milieu du bruit des vagues. Ils sont là, debout devant leurs corbeilles entourées de cierges allumés, les manches de leur veste retroussées jusqu'au coude. Ils enfoncent de temps en temps leurs mains dans ces corbeilles remplies d'anguilles vivantes, ils saisissent les plus grosses, les font tournoyer en l'air et gesticulant avec toute leur vivacité méridionale, ils ont un faux air de charmeurs de serpents.