Et les chasseurs étaient là, penchés sur cette cuerie, comptant et tirant vers leurs carniers les pattes sanglantes, les ailes déchirées, sans respect pour toutes ces blessures fraîches. Les chiens, attachés pour la route, fronçaient encore leurs babines en arrêt, comme s'ils s'apprêtaient à s'élancer de nouveau dans les taillis.
Oh! pendant que le grand soleil se couchait là-bas et qu'ils s'en allaient tous, harassés, allongeant leurs ombres sur les mottes de terre et les sentiers humides de la rosée du soir, comme je les maudissais, comme je les détestais, hommes et bêtes, toute la bande!... Ni mon compagnon ni moi n'avions le courage de jeter comme à l'ordinaire une petite note d'adieu à ce jour qui finissait.
Sur notre route nous rencontrions de malheureuses petites bêtes, abattues par un plomb de hasard, et restant là abandonnées aux fourmis, des mulots, le museau plein de poussière, des pies, des hirondelles foudroyées dans leur vol, couchées sur le dos et tendant leurs petites pattes roides vers la nuit qui descendait vite comme elle fait en automne, claire, froide et mouillée. Mais le plus navrant de tout, c'était d'entendre, à la lisière du bois, au bord du pré, et là-bas dans l'oseraie de la rivière, les appels anxieux, tristes, disséminés, auxquels rien ne répondait.
[LE MIROIR]
Dans le Nord, au bord du Niémen, est arrivée une petite créole de quinze ans, blanche et rose comme une fleur d'amandier. Elle vient du pays des colibris, c'est le vent de l'amour qui l'apporte... Ceux de son île lui disaient: «Ne pars pas, il fait froid sur le continent... L'hiver te fera mourir.» Mais la petite créole ne croyait pas à l'hiver et ne connaissait le froid que pour avoir pris des sorbets; puis elle était amoureuse, elle n'avait pas peur de mourir... Et maintenant la voilà qui débarque là-haut dans les brouillards du Niémen, avec ses éventails, son hamac, ses moustiquaires et une cage en treillis doré pleine d'oiseaux de son pays.
Quand le vieux père Nord a vu venir cette fleur des îles que le Midi lui envoyait dans un rayon, son cœur s'est ému de pitié; et comme il pensait bien que le froid ne ferait qu'une bouchée de la fillette et de ses colibris, il a vite allumé son gros soleil jaune et s'est habillé d'été pour les recevoir... La créole s'y est trompée; elle a pris cette chaleur du Nord, brutale et lourde, pour une chaleur de durée, cette éternelle verdure noire pour de la verdure de printemps, et suspendant son hamac au fond du parc entre deux sapins, tout le jour elle s'évente, elle se balance.
«Mais il fait très chaud dans le Nord», dit-elle en riant. Pourtant quelque chose l'inquiète. Pourquoi, dans cet étrange pays, les maisons n'ont-elles pas de vérandahs? Pourquoi ces murs épais, ces tapis, ces lourdes tentures? Ces gros poêles en faïence, et ces grands tas de bois qu'on empile dans les cours, et ces peaux de renards bleus, ces manteaux doublés, ces fourrures qui dorment au fond des armoires; à quoi tout cela peut-il servir?... Pauvre petite, elle va le savoir bientôt.
Un matin, en s'éveillant, la petite créole se sent prise d'un grand frisson. Le soleil a disparu, et du ciel noir et bas, qui semble dans la nuit s'être rapproché de terre, il tombe par flocons une peluche blanche et silencieuse comme sous les cotonniers... Voilà l'hiver! voilà l'hiver! Le vent siffle, les poêles ronflent. Dans leur grande cage en treillis doré, les colibris ne gazouillent plus. Leurs petites ailes bleues, roses, rubis, vert de mer, restent immobiles, et c'est pitié de les voir se serrer les uns contre les autres, engourdis et bouffis par le froid, avec leurs becs fins et leurs yeux en tête d'épingle. Là-bas, au fond du parc, le hamac grelotte plein de givre, et les branches des sapins sont en verre filé... La petite créole a froid, elle ne veut plus sortir.
Pelotonnée au coin du feu comme un de ses oiseaux, elle passe son temps à regarder la flamme et se fait du soleil avec ses souvenirs. Dans la grande cheminée lumineuse et brûlante, elle revoit tout son pays: les larges quais pleins de soleil avec le sucre brun des cannes qui ruisselle, et les grains de maïs flottant dans une poussière dorée, puis les siestes d'après-midi, les stores clairs, les nattes de paille, puis les soirs d'étoiles, les mouches enflammées, et des millions de petites ailes qui bourdonnent entre les fleurs et dans les mailles de tulle des moustiquaires.