A la fin, le forgeron repoussa son assiette en colère:

«Ah! les gueux! ah! les canailles!...

—«A qui en as-tu, voyons, Lory?»

Il éclata:

«J'en ai, dit-il, à cinq ou six drôles qu'on voit rouler depuis ce matin dans la ville en costume de soldats français, bras dessus bras dessous avec les Bavarois... C'est encore de ceux-là qui ont... comment disent-ils ça?... opté pour la nationalité de Prusse... Et dire que tous les jours nous en voyons revenir de ces faux Alsaciens!... Qu'est-ce qu'on leur a donc fait boire?»

La mère essaya de les défendre:

«Que veux-tu, mon pauvre homme, ce n'est pas tout à fait leur faute à ces enfants... C'est si loin cette Algérie d'Afrique où on les envoie!... Ils ont le mal du pays là-bas; et la tentation est bien forte pour eux de revenir, de n'être plus soldats.»

Lory donna un grand coup de poing sur la table:

«Tais-toi, la mère!... vous autres, femmes, vous n'y entendez rien. A force de vivre toujours avec les enfants et rien que pour eux, vous rapetissez tout à la taille de vos marmots... Eh bien, moi, je te dis que ces hommes-là sont des gueux, des renégats, les derniers des lâches, et que si par malheur notre Christian était capable d'une infamie pareille, aussi vrai que je m'appelle Georges Lory et que j'ai servi sept ans aux chasseurs de France, je lui passerais mon sabre à travers le corps.»

Et terrible, à demi levé, le forgeron montrait sa longue latte de chasseur pendue à la muraille au-dessous du portrait de son fils, un portrait de zouave fait là-bas en Afrique; mais de voir cette honnête figure d'Alsacien, toute noire et hâlée de soleil, dans ces blancheurs, ces effacements que font les couleurs vives à la grande lumière, cela le calma subitement, et il se mit à rire: