C'est l'orphéon de Saint-Christophe et son admirable chœur à trois voix: Sauvons la France, qui donnèrent le branle au mouvement national.

«Oui, oui, sauvons la France!» criait le bon Tarascon en agitant des mouchoirs aux fenêtres, et les hommes battaient des mains, et les femmes envoyaient des baisers à l'harmonieuse phalange qui traversait le cours sur quatre rangs de profondeur, bannière en tête et marquant fièrement le pas.

L'élan était donné. A partir de ce jour, la ville changea d'aspect: plus de guitare, plus de barcarolle. Partout le Luth espagnol fit place à la Marseillaise, et, deux fois par semaine, on s'étouffait sur l'Esplanade pour entendre la fanfare du collège jouer le Chant du départ. Les chaises coûtaient des prix fous!...

Mais les Tarasconnais ne s'en tinrent pas là.


LES CAVALCADES

Après la démonstration des orphéons, vinrent les cavalcades historiques au bénéfice des blessés. Rien de gracieux comme de voir, par un dimanche de beau soleil, toute cette vaillante jeunesse tarasconnaise, en bottes molles et collants de couleur tendre, quêter de porte en porte et caracoler sous les balcons avec de grandes hallebardes et des filets à papillons; mais le plus beau de tout, ce fut un carrousel patriotique—François Ier à la bataille de Pavie—que ces messieurs du cercle donnèrent trois jours de suite sur l'Esplanade. Qui n'a pas vu cela n'a jamais rien vu. Le théâtre de Marseille avait prêté les costumes; l'or, la soie, le velours, les étendards brodés, les écus d'armes, les cimiers, les caparaçons, les rubans, les nœuds, les bouffettes, les fers de lance, les cuirasses faisaient flamber et papilloter l'Esplanade comme un miroir aux alouettes. Par là-dessus, un grand coup de mistral qui secouait toute cette lumière. C'était quelque chose de magnifique. Malheureusement, lorsque après une lutte acharnée, François Ier,—M. Bompard, le gérant du cercle,—se voyait enveloppé par un gros de reîtres, l'infortuné Bompard avait, pour rendre son épée, un geste d'épaules si énigmatique, qu'au lieu de «tout est perdu fors l'honneur», il avait plutôt l'air de dire: Digo-li que vengue, moun bon! mais les Tarasconnais n'y regardaient pas de si près, et des larmes patriotiques étincelaient dans tous les yeux.


LA TROUÉE

Ces spectacles, ces chants, le soleil, le grand air du Rhône, il n'en fallait pas plus pour monter les têtes. Les affiches du Gouvernement mirent le comble à l'exaltation. Sur l'Esplanade, les gens ne s'abordaient plus que d'un air menaçant, les dents serrées, mâchant leurs mots comme des balles. Les conversations sentaient la poudre. Il y avait du salpêtre dans l'air. C'est surtout au café de la Comédie, le matin en déjeunant, qu'il fallait les entendre, ces bouillants Tarasconnais: «Ah çà! qu'est-ce qu'ils font donc, les Parisiens avec leur tron de Dieu de général Trochu? Ils n'en finissent pas de sortir... Coquin de bon sort! Si c'était Tarascon!... Trrr!... Il y a longtemps qu'on l'aurait faite, la trouée!» Et pendant que Paris s'étranglait avec son pain d'avoine, ces messieurs vous avalaient de succulentes bartavelles arrosées de bon vin des Papes, et luisants, bien repus, de la sauce jusqu'aux oreilles, ils criaient comme des sourds en tapant sur la table: «Mais faites-la donc, votre trouée...» et qu'ils avaient, ma foi, bien raison!