«Là-dessus je l'embrasse et je m'en retourne. Le cœur me battait bien un peu; mais c'est égal, je me sentais tout à l'aise de n'avoir plus l'enfant avec moi.
«Quand je rentrai dans Villeneuve, il commençait à faire nuit. J'ouvrais l'œil, vous pensez, et je n'avançais qu'une patte après l'autre. Pourtant le pays avait l'air assez tranquille. Je voyais la baraque toujours à sa place, là-bas, dans le brouillard. Au bord du quai, une longue palissade noire; c'étaient les Prussiens qui faisaient l'appel. Bonne occasion pour trouver la maison vide. En filant le long des clôtures, j'aperçus le père Jacquot dans la cour en train d'étendre ses éperviers. Décidément on ne savait rien encor... J'entre chez nous. Je descends, je tâte. Le Prussien était toujours sous ses copeaux; il y avait même deux gros rats en train de lui travailler son casque, et ça me fit une fière souleur de sentir cette mentonnière remuer. Un moment je crus que le mort allait revenir... mais non! sa tête était lourde, froide. Je m'accouvai dans un coin, et j'attendis; j'avais mon idée de le jeter à la Seine, quand les autres seraient couchés...
«Je ne sais pas si c'est le voisinage du mort, mais elle m'a paru joliment triste ce soir-là la retraite des Prussiens. De grands coups de trompette qui sonnaient trois par trois: Ta! ta! ta! Une vraie musique de crapaud. Ce n'est pas sur cet air-là que nos lignards voudraient se coucher, eux...
«Pendant cinq minutes, j'entendis traîner des sabres, taper des portes; puis des soldats entrèrent dans la cour, et ils se mirent à appeler:
«Hofmann! Hofmann!»
«Le pauvre Hofmann se tenait sous ses copeaux, bien tranquille... Mais c'est moi qui me faisais vieux!... A chaque instant je m'attendais à les voir entrer dans le sous-sol. J'avais ramassé le sabre du mort, et j'étais là sans bouger, à me dire dans moi-même: «Si tu en réchappes, mon petit père... tu devras un fameux cierge à saint Jean-Baptiste de Belleville!...»
«Tout de même, quand ils eurent assez appelé Hofmann, mes locataires se décidèrent à rentrer. J'entendis leurs grosses bottes dans l'escalier, et au bout d'un moment, toute la baraque ronflait comme une horloge de campagne. Je n'attendais que cela pour sortir.
«La berge était déserte, toutes les maisons éteintes. Bonne affaire. Je redescends vivement. Je tire mon Hofmann de dessous l'établi, je le mets debout, et le hisse sur mon dos, comme un crochet de commissionnaire... C'est qu'il était lourd, le brigand!... Avec ça la peur, rien dans le battant depuis le matin... Je croyais que je n'aurais jamais la force d'arriver. Puis, voilà qu'au milieu du quai je sens quelqu'un qui marche derrière moi. Je me retourne. Personne... C'était la lune qui se levait... Je me dis: «Gare, tout à l'heure... les factionnaires «vont tirer.»
«Pour comble d'agrément, la Seine était basse. Si je l'avais jeté là sur le bord, il y serait resté comme dans une cuvette... J'entre, j'avance... Toujours pas d'eau... Je n'en pouvais plus: j'avais les articulations grippées... Finalement, quand je me crois assez avant, je lâche mon bonhomme... Va te promener, le voilà qui s'envase. Plus moyen de le faire bouger. Je pousse, je pousse... hue donc!... Par bonheur il arrive un coup de vent d'est. La Seine se soulève, et je sens le machabée qui démare tout doucement. Bon voyage! j'avale une potée d'eau, et je remonte vite sur la berge.
«Quand je repassai le pont de Villeneuve, on voyait quelque chose de noir au milieu de la Seine. De loin, ça avait l'air d'un bachot. C'était mon Prussien qui descendait du côté d'Argenteuil, en suivant le fil de l'eau.»