«Les uhlans! les uhlans! sauvez-vous.»

Vite, vite, on s'est levé, on a attelé la charrette, habillé les enfants à moitié endormis, et l'on s'est sauvé par la traverse avec quelques voisins. Comme ils achevaient de monter la côte, le clocher a sonné trois heures. Ils se sont retournés une dernière fois. L'abreuvoir, la place de l'Église, leurs chemins habituels, celui qui descend vers la Seine, celui qui file entre les vignes, tout leur semblait déjà étranger, et dans le brouillard blanc du matin le petit village abandonné serrait ses maisons l'une contre l'autre, comme frissonnant d'une attente terrible.


Ils sont à Paris maintenant. Deux chambres au quatrième dans une rue triste... L'homme, lui, n'est pas trop malheureux. On lui a trouvé de l'ouvrage; puis il est de la garde nationale, il a le rempart, l'exercice, et s'étourdit le plus qu'il peut pour oublier son grenier vide et ses prés sans semence. La femme, plus sauvage, se désole, s'ennuie, ne sait que devenir. Elle a mis ses deux aînées à l'école, et dans l'externat sombre, sans jardin, les fillettes étouffent en se rappelant leur joli couvent de campagne, bourdonnant et gai comme une ruche, et la demi-lieue à travers bois qu'il fallait faire tous les matins pour aller le chercher. La mère souffre de les voir tristes, mais c'est le petit surtout qui l'inquiète.

Là-bas il allait, venait, la suivant partout, dans la cour, dans la maison, sautant la marche du seuil autant de fois qu'elle-même, trempant ses petites mains rougies dans le baquet à lessive, s'asseyant près de la porte quand elle tricotait pour se reposer. Ici quatre étages à monter, l'escalier noir où les pieds bronchent, les maigres feux dans les cheminées étroites, les fenêtres hautes, l'horizon de fumée grise et d'ardoises mouillées...

Il y a bien une cour où il pourrait jouer; mais la concierge ne veut pas. Encore une invention de la ville, ces concierges! Là-bas, au village, on est maître chez soi, et chacun a son petit coin qui se garde de lui-même. Tout le jour, le logis reste ouvert; le soir, on pousse un gros loquet de bois, et la maison entière plonge sans peur dans cette nuit noire de la campagne où l'on trouve de si bons sommes. De temps en temps le chien aboie à la lune, mais personne ne se dérange... A Paris, dans les maisons pauvres, c'est la concierge qui est la vraie propriétaire. Le petit n'ose pas descendre seul, tant il a peur de cette méchante femme qui leur a fait vendre leur chèvre, sous prétexte qu'elle traînait des brins de paille et des épluchures entre les pavés de la cour.

Pour distraire l'enfant qui s'ennuie, la pauvre mère ne sait plus qu'inventer; sitôt le repas fini, elle le couvre comme s'ils allaient aux champs et le promène par la main dans les rues, le long des boulevards. Saisi, heurté, perdu, l'enfant regarde à peine autour de lui. Il n'y a que les chevaux qui l'intéressent; c'est la seule chose qu'il reconnaisse et qui le fasse rire. La mère non plus ne prend plaisir à rien. Elle s'en va lentement, songeant à son bien, à sa maison, et quand on les voit passer tous les deux, elle avec son air honnête, sa mise propre, ses cheveux lisses, le petit avec sa figure ronde et ses grosses galoches, on devine bien qu'ils sont dépaysés, en exil, et qu'ils regrettent de tout leur cœur l'air vif et la solitude des routes de village.


[AUX AVANT-POSTES]

SOUVENIRS DU SIÈGE