C'était Chauvin en effet, et Chauvin dans son beau, déclamant, gesticulant, souffletant la Prusse avec son journal, entrant à Berlin, la canne haute, ivre, sourd, aveugle, fou furieux. Pas d'atermoiement, pas de conciliation possible. La guerre! il lui fallait la guerre à tout prix!

«Et si nous ne sommes pas prêts, Chauvin?...

—Monsieur, les Français sont toujours prêts!...» répondait Chauvin en se redressant, et sous sa moustache hérissée, les rr se précipitaient à faire trembler les vitres... Irritant et sot personnage! Comme je compris toutes les moqueries, toutes les chansons qui vieillissent autour de son nom et lui ont fait une célébrité ridicule!

Après cette première rencontre, je m'étais bien juré de le fuir; mais une fatalité singulière le mit presque constamment sur mon chemin. D'abord au Sénat, le jour où M. de Grammont vint annoncer solennellement à nos pères conscrits que la guerre était déclarée. Au milieu de toutes ces acclamations chevrotantes, un formidable cri de «Vive la France!» partit des tribunes, et j'aperçus là-haut, dans les frises, les grands bras de Chauvin qui s'agitaient. Quelque temps après, je le retrouvai à l'Opéra, debout dans la loge de Girardin, demandant le Rhin allemand, et criant aux chanteurs qui ne le savaient pas encore: «Il faudra donc plus de temps pour l'apprendre que pour le prendre!...»

Bientôt ce fut comme une obsession. Partout à l'angle des rues, des boulevards, toujours perché sur un banc, sur une table, cet absurde Chauvin m'apparaissait au milieu des tambours, des drapeaux flottants, des Marseillaises, distribuant des cigares aux soldats qui partaient, acclamant les ambulances, dominant la foule de toute sa tête enflammée, et si bruyant, si ronflant, si envahissant, qu'on aurait dit qu'il y avait six cent mille Chauvins dans Paris. Vraiment c'était à s'enfermer chez soi, à clore portes et fenêtres pour échapper à cette vision insupportable ...

Mais le moyen de tenir en place après Wissembourg, Forbach et toute la série de désastres qui nous faisaient de ce triste mois d'août comme un long cauchemar à peine interrompu, cauchemar d'été fiévreux et lourd! Comment ne pas se mêler à cette inquiétude vivante qui courait aux nouvelles et aux affiches, promenant toute la nuit sous les becs de gaz des visages effarés, bouleversés? Ces soirs-là encore, je rencontrai Chauvin. Il allait sur les boulevards, de groupe en groupe, pérorait au milieu de la foule silencieuse, plein d'espoir, de bonnes nouvelles, sûr du succès, malgré tout, vous répétant vingt fois de suite que «les cuirassiers blancs de Bismarck avaient été écrasés jusqu'au dernier...»

Chose singulière! Déjà Chauvin ne me semblait plus si ridicule. Je ne croyais pas un mot de ce qu'il disait, mais c'est égal, cela me faisait plaisir de l'entendre. Avec tout son aveuglement, sa folie d'orgueil, son ignorance, on sentait dans ce diable d'homme une force vive et tenace, comme une flamme intérieure qui vous réchauffait le cœur.

Nous en eûmes bien besoin de cette flamme pendant les longs mois du siège, et ce terrible hiver de pain de chien, de viande de cheval. Tous les Parisiens sont là pour le dire: sans Chauvin, Paris n'aurait pas tenu huit jours. Dès le commencement, Trochu disait: «Ils entreront quand ils voudront.»

«Ils n'entreront pas», disait Chauvin. Chauvin avait la foi, Trochu ne l'avait pas. Chauvin croyait à tout, lui, il croyait aux plans notariés, à Bazaine, aux sorties; toutes les nuits il entendait le canon de Chanzy du côté d'Étampes, les tirailleurs de Faidherbe derrière Enghien, et ce qu'il y a de plus fort, c'est que nous les entendions, nous aussi, tellement l'âme de ce jocrisse héroïque avait fini par se répandre en nous.

Brave Chauvin!