Nous eûmes d'abord l'ouvrier penseur, le mécanicien à longue barbe, chantant les douleurs du prolétaire: Pauvro prolétairo... O... O... avec une voix de gorge, où la sainte Internationale avait mis toutes ses colères. Puis il en vint un autre, à moitié endormi, qui nous chanta la fameuse chanson de la Canaille, mais d'un air si ennuyé, si lent, si dolent, qu'on aurait dit une berceuse... C'est la canaille... Eh bien!... j'en suis... Et pendant qu'il psalmodiait, on entendait les ronflements des dormeurs obstinés qui cherchaient les coins, se retournaient contre la lumière en grognant.
Soudain un éclair blanc passa entre les planches et fit pâlir la flamme rouge des chandelles. En même temps un coup sourd ébranla la baraque, et presque aussitôt d'autres coups, plus sourds, plus lointains, roulèrent là-bas sur les coteaux de Champigny, en saccades diminuées. C'était la bataille qui recommençait.
Mais MM. les amateurs se moquaient bien de la bataille!
Cette estrade, ces quatre chandelles avaient remué dans tout ce peuple je ne sais quels instincts de cabotinage. Il fallait les voir guetter le dernier couplet, s'arracher les romances de la bouche. Personne ne sentait plus le froid. Ceux qui étaient sur l'estrade, ceux qui en descendaient, et aussi ceux qui attendaient leur tour, la romance au bord du gosier, tous étaient rouges, suants, l'œil allumé. La vanité leur tenait chaud.
Il y avait là des célébrités de quartier, un tapissier poète qui demanda à dire une chansonnette de sa composition, l'Égoïste, avec le refrain: Chacun pour soi. Et comme il avait un défaut de langue, il disait: l'égoïfte et facun pour foi. C'était une satire contre les bourgeois ventrus qui aiment mieux rester au coin de leur feu que d'aller aux avant-postes; et je verrai toujours cette bonne tête de fabuliste, son képi sur l'oreille et sa jugulaire au menton, soulignant tous les mots de sa chansonnette, et nous décochant son refrain d'un air malicieux:
Facun pour foi... facun pour foi.
Pendant ce temps, le canon chantait, lui aussi, mêlant sa basse profonde aux roulades des mitrailleuses. Il disait les blessés mourant de froid dans la neige, l'agonie aux revers des routes dans des mares de sang gelé, l'obus aveugle, la mort noire arrivant de tous côtés à travers la nuit...
Et le concert de la huitième allait toujours son train!
Maintenant nous en étions aux gaudrioles. Un vieux rigolo, l'œil éraillé et le nez rouge, se trémoussait sur l'estrade, dans un délire de trépignements, de bis, de bravos. Le gros rire des obscénités dites entre hommes épanouissait toutes les figures. Du coup, la cantinière s'était réveillée, et serrée dans la foule, dévorée par tous ces yeux, se tordait de rire elle aussi, pendant que le vieux entonnait de sa voix de rogomme: Le bon Dieu, saoûl comme un...
Je n'y tenais plus; je sortis. Mon tour de faction allait venir; mais tant pis! il me fallait de l'espace et de l'air, et je marchai devant moi, longtemps, jusqu'à la Seine. L'eau était noire, le quai désert. Paris sombre, privé de gaz, s'endormait dans un cercle de feu; les éclairs des canons clignotaient tout autour, et des rougeurs d'incendie s'allumaient de place en place sur les hauteurs. Tout près de moi, j'entendais des voix basses, pressées, distinctes dans l'air froid. On haletait, on s'encourageait ...