«Mn...mn... mn...»
Mais nous la connaissions aussi bien que lui la loi sur les attroupements. Nous savions que nous avions droit à trois sommations avant d'arriver aux coups de trique. Aussi la première fois, personne ne bougeait. On restait là, bien tranquille, les mains dans les poches... Par exemple, au second roulement, on commençait à devenir vert, et à regarder de droite et de gauche par où il faudrait passer... Au troisième roulement, prrt! c'était comme un départ de perdreaux, et des cris, des miaulements, un envolement de tabliers, de chapeaux, de casquettes, et puis là-bas derrière, les triques qui commençaient à taper. Non, vrai! il n'y a pas de pièces de théâtre capables de vous donner de ces émotions-là. On en avait pour huit jours à raconter cela aux autres, et comme ils étaient fiers ceux qui pouvaient dire:
«J'ai entendu la troisième sommation!...»
Il faut dire aussi qu'à ce jeu on risquait quelquefois des morceaux de sa peau. Figurez-vous qu'un jour, à la pointe Saint-Eustache, je ne sais comment le commissaire fit son compte; mais pas plutôt le second roulement, voilà les municipaux qui partent, la trique en l'air. Je ne restai pas là à les attendre, vous pensez bien. Mais j'avais beau allonger mes petites jambes, un de ces grands diables s'était acharné sur moi et me serrait de si court, de si court, qu'après avoir senti deux ou trois fois le vent de sa trique, je finis par la recevoir en plein sur la tête. Dieu de Dieu, quelle décharge! je n'ai jamais vu pareille illumination... On me rapporta chez nous la figure fendue, et si vous croyez que ça m'avait corrigé... Ah! ben oui, tout le temps que la pauvre maman Bélisaire me mettait des compresses, je ne cessais pas de crier:
«Ce n'est pas ma faute... C'est ce gueux de commissaire qui nous a trichés... il n'a fait que deux sommations!»
[UN SOIR DE PREMIÈRE]
IMPRESSIONS DE L'AUTEUR
C'est pour huit heures. Dans cinq minutes, la toile va se lever. Machinistes, régisseur, garçon d'accessoires, tout le monde est à son poste. Les acteurs de la première scène se placent, prennent leurs attitudes. Je regarde une dernière fois par le trou du rideau. La salle est comble; quinze cents têtes rangées en amphithéâtre, riant, s'agitant dans la lumière. Il y en a quelques-unes que je reconnais vaguement; mais leur physionomie me parait toute changée. Ce sont des mines pincées, des airs rogues, dogmatiques, des lorgnettes déjà braquées qui me visent comme des pistolets. Il y a bien dans un coin quelques visages chers, pâlis par l'angoisse et l'attente: mais combien d'indifférents, de mal disposés! Et tout ce que ces gens apportent du dehors, cette masse d'inquiétudes, de distractions, de préoccupations, de méfiances... Dire qu'il va falloir dissiper tout cela, traverser cette atmosphère d'ennui, de malveillance, faire à ces milliers d'êtres une pensée commune, et que mon drame ne peut exister qu'en allumant sa vie à toutes ces paires d'yeux inexorables... Je voudrais attendre encore, empêcher le rideau de se lever. Mais non! il est trop tard. Voilà les trois coups frappés, l'orchestre qui prélude... puis un grand silence, et une voix que j'entends des coulisses, sourde, lointaine, perdue dans l'immensité de la salle. C'est ma pièce qui commence. Ah! malheureux, qu'est-ce que j'ai fait?...
Moment terrible. On ne sait où aller, que devenir. Rester là, collé contre un portant, l'oreille tendue, le cœur serré; encourager les acteurs quand on aurait tant besoin d'encouragements soi-même, parler sans savoir ce qu'on dit, sourire en ayant dans les yeux l'égarement de la pensée absente... Au diable! J'aime encore mieux me glisser dans la salle et regarder le danger en face.