Le journal que je tiens à ce moment me paraît aussi incompréhensible que ma grammaire anglaise. Pourtant à force de fixer cette grande feuille dépliée devant moi, je vois s'y dérouler, entre les lignes courtes et serrées, les articles de demain, et mon pauvre nom se débattre dans des buissons d'épines et des flots d'encre amère... Tout à coup le gaz baisse, on ferme le café.

Déjà?

Quelle heure est-il donc?

... Les boulevards sont pleins de monde. On sort des théâtres. Je me croise sans doute avec des gens qui ont vu ma pièce. Je voudrais demander, savoir, et en même temps je passe vite pour ne pas entendre les réflexions à haute voix et les feuilletons en pleine rue. Ah! comme ils sont heureux tous ceux-là qui rentrent chez eux et qui n'ont pas fait de pièces... Me voici devant le théâtre. Tout est fermé, éteint. Décidément, je ne saurai rien ce soir; mais je me sens une immense tristesse devant les affiches mouillées et les ifs à lampions qui clignotent encore à la porte. Ce grand bâtiment que j'ai vu tout à l'heure s'étaler en bruit et en lumière à tout ce coin de boulevard est sourd, noir, désert, ruisselant comme après un incendie ... Allons! c'est fini. Six mois de travail, de rêves, de fatigues, d'espérances, tout cela s'est brûlé, perdu, envolé à la flambée de gaz d'une soirée.


[LA SOUPE AU FROMAGE]

C'est une petite chambre au cinquième, une de ces mansardes où la pluie tombe droite sur les vitres à tabatière, et qui—la nuit venue comme maintenant—semblent se perdre avec les toits dans le noir et dans la rafale. Pourtant la pièce est bonne, confortable, et l'on éprouve en y entrant je ne sais quel sentiment de bien-être qu'augmentent encore le bruit du vent et les torrents de pluie ruisselant aux gouttières. On se croirait dans un nid bien chaud, tout en haut d'un grand arbre. Pour le moment, le nid est vide. Le maître du logis n'est pas là; mais on sent qu'il va rentrer bientôt, et tout chez lui a l'air de l'attendre. Sur un bon feu couvert, une petite marmite bout tranquillement avec un murmure de satisfaction. C'est un peu tard veiller pour une marmite; aussi quoique celle-là semble faite au métier, à en juger par ses flancs roussis, passés à la flamme, de temps en temps elle s'impatiente, et son couvercle se soulève, agité par la vapeur. Alors une bouffée de chaleur appétissante monte et se répand dans toute la chambre.

Oh! la bonne odeur de soupe au fromage...

Parfois aussi le feu couvert se dégage un peu. Un écroulement de cendres se fait entre les bûches, et une petite flamme court sur le parquet, éclairant le logis par le bas, comme pour faire son inspection, s'assurer que tout est en ordre. Oui, ma foi! tout est bien en ordre, et le maître peut venir quand il voudra. Les rideaux d'algérienne sont tirés devant les fenêtres, drapés confortablement autour du lit. Voilà là-bas le grand fauteuil qui s'allonge auprès de la cheminée; la table, dans un coin toute dressée, avec la lampe prête à allumer, le couvert mis pour un seul, et à côté du couvert le livre, compagnon du repas solitaire... Et de même que la marmite a un coup de feu, les fleurs de la vaisselle ont pâli dans l'eau, le livre est froissé aux bords. Il y a sur tout cela l'air attendri, un peu fatigué, d'une habitude. On sent que le maître du logis doit rentrer très tard toutes les nuits, et qu'il aime à trouver en rentrant ce petit souper qui mijote, et tient la chambre parfumée et chaude jusqu'à son retour.

Oh! la bonne odeur de soupe au fromage.