—Point du tout, mon garçon. Tu seras tourneur comme ton père, ou greffier au tribunal du Cadi comme ton oncle Ali, mais jamais je ne ferai de toi un paresseux... Allons, vite, à l'école; ou je te casse sur les côtes ce beau morceau de merisier tout neuf... Arri, bourriquot!»

En face du merisier, l'enfant n'insista pas et feignit d'être convaincu; mais, au lieu d'aller à l'école, il entra dans un bazar maure, se blottit à la devanture d'un marchand, entre deux piles de tapis de Smyrne, et resta là tout le jour, étendu sur le dos, regardant les lanternes mauresques, les bourses de drap bleu, les corsages à plastrons d'or qui luisaient au soleil, et respirant l'odeur pénétrante des flacons d'essence de rose et des bons burnous de laine chaude. Ce fut ainsi désormais qu'il passa tout le temps de l'école...

Au bout de quelques jours, le père eut vent de la chose: mais il eut beau crier, tempêter, blasphémer le nom d'Allah et frotter les reins du petit homme avec tous les merisiers de sa boutique, rien n'y fit. L'enfant s'entêtait à dire: «Je veux être paresseux... je veux être paresseux», et toujours on le trouvait étendu dans quelque coin.

De guerre lasse, et après avoir consulté le greffier Ali, le père prit un parti.

«Écoute, dit-il à son fils, puisque tu veux être paresseux à toute force, je vais te conduire chez Lakdar. Il te passera un examen, et, si tu as réellement des dispositions pour son métier, je le prierai de te garder chez lui, en apprentissage.

—Ceci me va», répondit l'enfant.

Et, pas plus tard que le lendemain, ils s'en allèrent tous les deux, parfumés de verveine et la tête rasée de frais, trouver le paresseux dans son petit jardin.

La porte était toujours ouverte. Nos gens entrèrent sans frapper, mais, comme l'herbe montait très touffue et très haute, ils eurent quelque peine à découvrir le maître du clos. Ils finirent pourtant par apercevoir, couché sous les figuiers du fond, dans un tourbillon de petits oiseaux et de plantes folles, un paquet de guenilles jaunes qui les accueillit d'un grognement.

«Le Seigneur soit avec toi, Sidi Lakdar, dit le père en s'inclinant, la main sur la poitrine. Voici mon fils qui veut absolument se faire paresseux. Je te l'amène pour que tu l'examines, et que tu voies s'il a la vocation. Dans ce cas, je te prie de le prendre chez toi comme apprenti. Je paierai ce qu'il faudra.

Sidi Lakdar, sans répondre, leur fit signe de s'asseoir près de lui, dans l'herbe. Le père s'assit, l'enfant se coucha, ce qui était déjà un fort bon signe. Puis tous les trois se regardaient sans parler.