En route pour les verdures d'hiver et les bois du Morvan.
Adossé à la barre de son bateau, et entêté dans sa volonté de ne pas boire, François faisait la sourde oreille aux invitations des éclusiers et des marchands de vins étonnés de le voir passer au large.
Il fallait se cramponner à la barre pour empêcher la Belle-Nivernaise d'accoster les cabarets.
Depuis le temps que le vieux bateau faisait le même voyage, il connaissait les stations, et s'arrêtait tout seul comme un cheval d'omnibus.
A l'avant, juché sur une seule patte, l'équipage manoeuvrait mélancoliquement une gaffe immense, repoussait les herbes, arrondissait les tournants, accrochait les écluses.
Il ne faisait pas grande besogne, bien qu'on entendit jour et nuit sur le pont le clabaudement de sa jambe de bois.
Résigné et muet, il était de ceux pour qui tout a mal tourné dans la vie.
Un camarade l'avait éborgné à l'école, une hache l'avait estropié à la scierie, une cuve l'avait ébouillanté à la raffinerie.
Il aurait fait un mendiant, mourant de faim au bord d'un fossé, si Louveau—qui avait toujours eu du coup d'oeil—ne l'eût embauché à la sortie de l'hôpital pour l'aider à la manoeuvre.
Ç'avait même été l'occasion d'une fière querelle, autrefois, exactement comme pour Victor.