«Docteur, je vous en conjure, que j'aille au bal ce soir!» disait la jeune femme anéantie sur sa chaise longue et dont la voix n'était plus qu'un souffle.

—Vous irez, ma chère enfant.»

Et elle y allait, et jamais elle n'avait été plus belle.

«Docteur, à tout prix, dussé-je en mourir, il faut que demain matin je sois au conseil des ministres.»

Il y était, et il en rapportait un triomphe d'éloquence et de diplomatie ambitieuse. Après… oh! après, par exemple… Mais n'importe! jusqu'au dernier jour, les clients de Jenkins circulaient, se montraient, trompaient l'égoïsme dévorant de la foule. Ils mouraient debout, en gens du monde.

Après mille détours dans la Chaussée-d'Antin, les Champs-Elysées, après avoir visité tout ce qu'il y avait de millionnaire ou de titré dans le faubourg Saint-Honoré, le médecin à la mode arriva à l'angle du Cours-la-Reine et de la rue François 1er, devant une façade arrondie qui tenait le coin du quai, et pénétra au rez-de-chaussée dans un intérieur qui ne rassemblait en rien à ceux qu'il traversait depuis le matin. Dès l'entrée, des tapisseries couvrant les murs, de vieux vitraux coupant de lanières de plomb un jour discret et mélangé, un saint gigantesque en bois sculpté qui faisait face à un monstre japonais aux yeux saillants, au dos couvert d'écailles finement tuilées, indiquaient le goût imaginatif et curieux d'un artiste. Le petit domestique qui vint ouvrir tenait en laisse un lévrier arabe plus grand que lui.

«Madame Constance est à la messe, dit-il, et mademoiselle est dans l'atelier, toute seule… Nous travaillons depuis six heures du matin,» ajouta l'enfant avec un bâillement lamentable que le chien attrapa au vol et qui lui fit ouvrir toute grande sa gueule rose aux dents aiguës.

Jenkins, que nous avons vu entrer si tranquillement dans la chambre du ministre d'État, tremblait un peu en soulevant la tenture qui masquait la porte de l'atelier restée ouverte. C'était un superbe atelier de sculpture, dont la façade en coin arrondissait tout un côté vitré, bordé de pilastres, une large baie lumineuse opalisée en ce moment par le brouillard. Plus ornée que ne le sont d'ordinaire ces pièces de travail, que les souillures du plâtre, les ébauchoirs, la terre glaise, les flaques d'eau font ressembler à des chantiers de maçonnerie, celle-ci ajoutait un peu de coquetterie à sa destination artistique. Des plantes vertes dans tous les coins, quelques bons tableaux accrochés au mur nu, et çà et là—portées par des consoles en chêne—deux ou trois oeuvres de Sébastien Ruys, dont la dernière, exposée après sa mort, était couverte d'une gaze noire.

La maîtresse de la maison, Félicia Ruys, la fille du célèbre sculpteur, connue déjà elle-même par deux chefs-d'oeuvre, le buste de son père et celui du duc de Mora, se tenait au milieu de l'atelier, en train de modeler une figure. Serrée dans une amazone de drap bleu à longs plis, un fichu de Chine roulé autour de son cou comme une cravate de garçon, ses cheveux noirs groupés sans apprêt sur la forme antique de sa petite tête, Félicia travaillait avec une ardeur extrême, qui ajoutait à sa beauté la condensation, le resserrement de tous les traits d'une expression attentive et satisfaite. Mais cela changea tout de suite à l'arrivée du docteur.

«Ah! c'est vous,» dit-elle brusquement, comme éveillée d'un rêve… «On a donc sonné?… Je n'avais pas entendu.»