Du petit au grand, nous en sommes tous là dans la maison. Depuis le propriétaire, à qui l'on doit deux ans de loyer, et qui de peur de tout perdre, nous garde pour rien, jusqu'à nous autres, pauvres employés, jusqu'à moi, qui en suis pour mes sept mille francs d'économies, et mes quatre ans d'arriéré, nous courons après notre argent. C'est pour cela que je m'entête à rester ici.

Sans doute, j'aurais pu, malgré mon grand âge, grâce à ma bonne tournure, à mon éducation, au soin que j'ai toujours pris de mes hardes, me présenter dans une autre administration. Il y a une personne fort honorable que je connais, M. Joyeuse, un teneur de livres de chez Hemerlingue et fils, les grands banquiers de la rue Saint-Honoré, qui, à chaque fois qu'il me rencontre, ne manque jamais de me dire:

«Passajon, mon ami, ne reste pas dans cette caverne de brigands. Tu as tort de t'obstiner, tu n'en tireras jamais un sou. Viens chez Hemerlingue. Je me charge de t'y trouver un petit coin. Tu gagneras moins; mais tu toucheras beaucoup plus.»

Je sens bien qu'il a raison, ce brave homme. Mais c'est plus fort que moi, je ne peux pas me décider à m'en aller. Elle n'est pourtant pas gaie, la vie que je mène ici, dans ces grandes salles froides, où il ne vient jamais personne, où chacun se rencoigne sans parler… Que voulez-vous? On se connaît trop, on s'est tout dit… Encore, jusqu'à l'année dernière, nous avions des réunions du conseil de surveillance, des assemblées d'actionnaires, séances orageuses et bruyantes, vraies batailles de sauvages, dont les cris s'entendaient jusqu'à la Madeleine. Il venait aussi, plusieurs fois la semaine, des souscripteurs indignés de n'avoir plus jamais de nouvelles de leur argent. C'est là que notre gouverneur était beau. J'ai vu des gens, Monsieur, entrer dans son cabinet comme des loups altérés de carnage, et en sortir, au bout d'un quart d'heure, plus doux que des moutons, satisfaits, rassurés, et la poche soulagée de quelques billets de banque. Car, c'était cela la malice: extirper de l'argent à des malheureux qui venaient en réclamer. Aujourd'hui, les actionnaires de la Caisse territoriale ne bougent plus. Je crois qu'ils sont tous morts, ou qu'ils se sont résignés. Le Conseil ne se réunit jamais. Nous n'avons de séances que sur le papier; c'est moi qui suis chargé de faire un soi-disant compte rendu,—toujours le même,—que je recopie tous les trois mois. Nous ne verrions jamais âme qui vive, si de loin en loin, il ne tombait du fond de la Corse quelque souscripteur à la statue de Paoli, curieux de savoir si le monument avance; ou encore un bon lecteur de la Vérité financière disparue depuis plus de deux ans, qui vient renouveler son abonnement d'un air timide, et demande, si c'est possible, un peu plus de régularité dans les envois. Il y a des confiances que rien n'ébranle. Alors, quand un de ces innocents tombe au milieu de notre bande affamée, c'est quelque chose de terrible. On l'entoure, on l'enlace, on tâche de l'intercaler sur une de nos listes, et, en cas de résistance, s'il ne veut souscrire ni au monument de Paoli, ni aux chemins de Fer Corses, ces messieurs lui font ce qu'ils appellent,—ma plume rougit de l'écrire,—ce qu'ils appellent, dis-je, «le coup du camionneur.»

Voici ce que c'est; nous avons toujours au bureau un paquet préparé d'avance, une caisse bien ficelée qui arrive censément du chemin de fer, pendant que le visiteur est là. «C'est vingt francs de port,» dit celui d'entre nous qui apporte l'objet. (Vingt francs, quelquefois trente, selon la tête du patient.) Aussitôt chacun de se fouiller: «Vingt francs de port! mais je ne les ai pas.—Ni moi non plus.» Malheur! On court à la caisse. Fermée. Ou cherche le caissier. Sorti. Et la grosse voix du camionneur qui s'impatiente: «Allons, allons, dépêchons-nous.» (C'est moi généralement qui imite le camionneur, à cause de mon organe.) Que faire cependant? Retourner le colis, c'est le gouverneur qui ne sera pas content. «Messieurs, je vous en prie, voulez-vous me permettre, hasarde alors l'innocente victime en ouvrant son porte-monnaie.—Ah! Monsieur, par exemple…» Il donne ses vingt francs, on l'accompagne jusqu'à la porte, et dès qu'il a les talons tournés, on partage entre tous le fruit du crime, en riant comme des bandits.

Fi! monsieur Passajon… A votre âge, un métier pareil… Eh! mon Dieu, je le sais bien. Je sais que je me ferais plus d'honneur en sortant de ce mauvais lieu. Mais, quoi! il faudrait donc que je renonçasse à tout ce que j'ai ici. Non, ce n'est pas possible. Il est urgent que je reste, au contraire, que je surveille, que je sois toujours là pour profiter au moins d'une aubaine, s'il en arrive, une… Oh! par exemple, j'en jure sur mon ruban, sur mes trente ans de services académiques, si jamais une affaire comme celle du Nabab me permet de rentrer dans mes débours, je n'attendrai pas seulement une minute, je m'en irai vite soigner ma jolie petite vigne là-bas, vers Monbars, à tout jamais guéri de mes idées de spéculation. Mais hélas! c'est là un espoir bien chimérique. Usés, brûlés, connus comme nous le sommes sur la place de Paris, avec nos actions qui ne sont plus cotées à la Bourse, nos obligations qui tournent à la paperasse, tant de mensonges, tant de dettes, et le trou qui se creuse de plus en plus… (Nous devons à l'heure qu'il est trois millions cinq cent mille francs. Et ce n'est pas encore ces trois millions-là qui nous gênent. Au contraire, c'est ce qui nous soutient; mais nous avons chez le concierge une petite note de cent vingt-cinq francs pour timbres-poste, mois du gaz et autres. Ça c'est le terrible.) Et l'on voudrait nous faire croire qu'un homme, un grand financier comme ce Nabab, fût-il arrivé du Congo, descendu de la lune le jour même, serait assez fou pour mettre son argent dans une baraque pareille… Allons donc!… Est-ce que c'est possible? A d'autres, mon cher gouverneur.

IV

UN DÉBUT DANS LE MONDE.

«Monsieur Bernard Jansoulet!…»

Ce nom plébéien, accentué fièrement par la livrée, lancé d'une voix retentissante, sonna dans les salons de Jenkins, comme un coup de cymbale, un de ces gongs qui, sur les théâtres de féerie, annoncent les apparitions fantastiques. Les lustres pâlirent, il y eut une montée de flamme dans tous les yeux, à l'éblouissante perspective des trésors d'Orient, des pluies de sequins et de perles secouées par les syllabes magiques de ce nom hier inconnu.