C'est que M. Joyeuse n'était pas riche. Sa femme, une demoiselle de Saint-Arnaud, tourmentée d'idées de grandeur et de mondanité, avait mis ce petit intérieur d'employé sur un pied ruineux, et depuis trois ans qu'elle était morte et que Bonne Maman menait la maison avec tant de sagesse, on n'avait pas encore pu faire d'économies, tellement le passé se trouvait lourd. Tout à coup le brave homme se figura que cette année la gratification allait être plus forte à cause du surcroît de travail qu'on avait eu pour l'emprunt tunisien. Cet emprunt constituait une très belle affaire pour les patrons, trop belle même, car M. Joyeuse s'était permis de dire dans les bureaux que cette fois «Hemerlingue et fils avaient tondu le turc un peu trop ras.»

«Certainement, oui, la gratification sera doublée,» pensait l'imaginaire tout en marchant; et déjà il se voyait à un mois de là, montant avec ses camarades, pour la visite du jour de l'an, le petit escalier qui conduisait chez Hemerlingue. Celui-ci leur annonçait la bonne nouvelle; puis il retenait M. Joyeuse en particulier. Et voilà que ce patron si froid, d'habitude, enfermé dans sa graisse jaune comme dans un ballot de soie grége, devenait affectueux, paternel, communicatif. Il voulait savoir combien M. Joyeuse avait de filles.

«J'en ai trois… non, c'est-à-dire quatre, monsieur le baron… Je confonds toujours. L'aînée est si raisonnable.»

Savoir aussi quel âge elles avaient?

«Aline a vingt ans, monsieur le baron. C'est l'aînée… Puis nous avons Élise qui prépare son examen de dix-huit ans… Henriette qui en a quatorze et Zaza ou Yaia qui n'a que douze ans.»

Ce petit nom de Yaia amusait prodigieusement M. le baron, qui voulait connaître encore quelles étaient les ressources de cette intéressante famille.

«Mes appointements, monsieur le baron… pas autre chose… J'avais un peu d'argent de côté, mais la maladie de ma pauvre femme, les études de ces demoiselles…

—Ce que vous gagnez ne suffit pas, mon cher Joyeuse… Je vous porte à mille francs par mois.

—Oh! monsieur le baron, c'est trop…»

Mais quoiqu'il eût dit cette dernière phrase tout haut, dans le dos d'un sergent de ville qui regarda passer d'un oeil de méfiance ce petit homme gesticulant et hochant la tête, le pauvre imaginaire ne se réveilla pas. Il s'admira rentrant chez lui, annonçant la nouvelle à ses filles, les conduisant le soir au théâtre, pour fêter cet heureux jour. Dieu! qu'elles étaient jolies sur le devant de leur loge, les demoiselles Joyeuse, quel bouquet de têtes vermeilles! Et puis, le lendemain, voilà les deux aînées demandées en mariage par… Impossible de savoir par qui, car M. Joyeuse venait de se retrouver subitement sous la voûte de l'hôtel Hemerlingue, devant la porte battante surmontée d'un «Caisse» en lettres d'or.