Dans l'atmosphère purifiée du pensionnat, elle ressentait une douceur extrême à se féminiser, à reprendre son sexe, à connaître l'ordre, la régularité, autrement que cette danseuse aimable dont les baisers gardaient toujours un goût de fard et les expansions des ronds de bras peu naturels. Le père Ruys s'extasiait, chaque fois qu'il venait voir sa fille, de la trouver plus demoiselle, sachant entrer, marcher, sortir d'une pièce avec cette jolie révérence qui faisait désirer à toutes les pensionnaires de madame Belin le frou-frou traînant d'une longue robe.

D'abord il vint souvent, puis comme le temps lui manquait pour tous les travaux acceptés, entrepris, dont les avances payaient les gâchis, les facilités de son existence, on le vit moins au parloir. Enfin, la maladie s'en mêla. Terrassé par une anémie invincible, il restait des semaines sans sortir, sans travailler. Alors il voulut revoir sa fille; et du pensionnat ombragé d'une paix si saine, Félicia retomba dans l'atelier paternel que hantaient toujours les mêmes commensaux, le parasitisme installé autour de toute célébrité, parmi lequel la maladie avait introduit un nouveau personnage, le docteur Jenkins.

Cette belle figure ouverte, l'air de franchise, de sérénité répandu sur la personne de ce médecin, déjà connu, qui parlait de son art avec tant de sans-façon et opérait pourtant des cures miraculeuses, les soins dont il entourait son père, firent une grande impression sur la jeune fille. Tout de suite Jenkins fut l'ami, le confident, un tuteur vigilant et doux. Parfois dans l'atelier lorsque quelqu'un—le père tout le premier—lançait un mot trop accentué, une plaisanterie risquée, l'Irlandais fronçait les sourcils, faisait un petit claquement de langue, ou bien détournait l'attention de Félicia. Il l'emmenait souvent passer la journée chez madame Jenkins, s'efforçant d'empêcher qu'elle redevint le sauvageon d'avant le pensionnat, ou même quelque chose de pis, ce qui la menaçait dans l'abandon moral, plus triste que tout autre, où on la laissait.

Mais la jeune fille avait pour la défendre, mieux encore que l'exemple irréprochable et mondain de la belle madame Jenkins: l'art qu'elle adorait, l'enthousiasme qu'il mettait dans sa nature tout en dehors, le sentiment de la beauté, de la vérité, qui de son cerveau réfléchi, plein d'idées, passait dans ses doigts avec un petit frémissement de nerfs, un désir de la chose faite, de l'image réalisée. Tout le jour elle travaillait à sa sculpture, fixait ses rêveries avec ce bonheur de la jeunesse instinctive qui prête tant de charmes aux premières oeuvres; cela l'empêchait de trop regretter l'austérité de l'institution Belin, abritante et légère comme le voile d'une novice sans voeux, et cela la gardait aussi des conversations dangereuses, inentendues dans sa préoccupation unique.

Ruys était fier de ce talent qui grandissait à son côté. De jour en jour plus affaibli, déjà dans cette phase où l'artiste se regrette, il suivait Félicia avec une consolation de sa propre carrière terminée. L'ébauchoir, qui tremblait dans sa main, était ressaisi tout près de lui avec une fermeté, une assurance viriles, tempérées par tout ce que la femme peut appliquer des finesses de son être à la réalisation d'un art. Sensation singulière que cette paternité double, cette survivance du génie abandonnant celui qui s'en va pour passer dans celui qui vient, comme ces beaux oiseaux familiers qui, dès la veille d'une mort, désertent le toit menacé pour voler sur un logis moins triste.

Aux derniers temps, Félicia—grande artiste et toujours enfant—exécutait la moitié des travaux paternels; et rien n'était plus touchant que cette collaboration du père et de la fille, dans le même atelier, autour du même groupe.

La chose ne se passait pas toujours paisiblement. Quoique élève de son père, Félicia sentait déjà sa personnalité rebelle à une direction despotique. Elle avait ces audaces des commençants, ces presciences de l'avenir réservées aux talents jeunes, et, contre les traditions romantiques de Sébastien Ruys, une tendance de réalisme moderne, un besoin de planter ce vieux drapeau glorieux sur quelque monument nouveau.

C'étaient alors de terribles empoignades, des discussions dont le père sortait vaincu, dompté par la logique de sa fille, étonné de tout le chemin que font les enfants sur les routes, alors que les vieux, qui leur ont ouvert les barrières, restent immobiles à l'endroit du départ. Quand elle travaillait pour lui, Félicia cédait plus facilement; mais, sur sa sculpture à elle, on la trouvait intraitable. Ainsi le Joueur de boules, sa première oeuvre exposée, qui obtint un si grand succès au Salon de 1862, fut l'objet de scènes violentes entre les deux artistes, de contradictions si fortes, que Jenkins dut intervenir et assister au départ du plâtre que Ruys avait menacé de briser.

A part ces petits drames qui ne touchaient en rien aux tendresses de leur coeur, ces deux êtres s'adoraient avec le pressentiment et peu à peu la cruelle certitude d'une séparation prochaine, quand tout à coup il se passa dans la vie de Félicia un événement horrible. Un jour, Jenkins l'avait emmenée dîner chez lui, comme cela arrivait souvent. Madame Jenkins était absente, en voyage ainsi que son fils pour deux jours; mais l'âge du docteur, son intimité quasi-paternelle l'autorisaient à garder près de lui, même en l'absence de sa femme, cette fillette que ses quinze ans, les quinze ans d'une juive d'Orient resplendissante de beauté hâtive, laissaient encore près de l'enfance.

Le dîner fut très gai, Jenkins aimable, cordial à son ordinaire. Puis on passa dans le cabinet du docteur; et soudain, sur le divan, au milieu d'une conversation intime, tout amicale, sur son père, sa santé, leurs travaux, Félicia sentit comme le froid d'un gouffre entre elle et cet homme, puis l'étreinte brutale d'une patte de faune. Elle vit un Jenkins inconnu, égaré, bégayant, le rire hébété, les mains outrageantes. Dans la surprise, l'inattendu de ce ruement de brute, une autre que Félicia, une enfant de son âge, mais vraiment innocente, aurait été perdue. Elle, pauvre petite, ce qui la sauva, ce fut de savoir. Elle en avait tant entendu conter à la table de son père! Et puis l'art, la vie d'atelier… Ce n'était pas une ingénue. Tout de suite elle comprit ce que voulait cette étreinte, lutta, bondit, puis n'étant pas assez forte, cria. Il eut peur, lâcha prise, et subitement, elle se trouva debout, dégagée, avec l'homme à ses genoux pleurant, demandant pardon… Il avait cédé à une folie. Elle était si belle, il l'aimait tant. Depuis des mois il luttait… Mais maintenant c'était fini, jamais plus, oh! jamais plus… Pas même toucher le bord de sa robe… Elle ne répondait pas, tremblait, rajustait ses cheveux, ses vêtements avec ses doigts de folle. Partir, elle voulait partir sur l'heure, toute seule. Il la fit accompagner par une servante; et tout bas, comme elle montait en voiture: «Surtout pas un mot… Votre père en mourrait.» Il la connaissait si bien, il était si sûr de la tenir avec cette idée, le misérable, qu'il revint le lendemain comme si rien ne s'était passé, toujours épanoui et la face loyale. En effet, elle n'en parla jamais à son père, ni à personne. Mais à dater de ce jour, un changement se fit en elle, comme une détente de ses fiertés. Elle eut des caprices, des lassitudes, un pli de dégoût sur son sourire, et parfois contre son père des colères subites, un regard de mépris qui lui reprochait de n'avoir pas su veiller sur elle.