Pour lui elle était, elle fut toujours, jusqu'à son arrivée à Paris, une créature supérieure, une personne du plus grand monde, une demoiselle Afchin; il lui parlait avec respect, gardait vis-à-vis d'elle une attitude un peu courbée et timide, lui donnait l'argent sans compter, satisfaisait ses fantaisies les plus coûteuses, ses caprices les plus fous, toutes les bizarreries d'un cerveau de Levantine détraqué par l'ennui et l'oisiveté. Un seul mot excusait tout: c'était une demoiselle Afchin. Du reste, aucun rapport entre-eux: lui toujours à la Kasbah ou au Bardo, près du bey, à faire sa cour, ou bien dans ses comptoirs; elle, passant sa journée au lit, coiffée d'un diadème de trois cent mille francs qu'elle ne quittait jamais, s'abrutissant à fumer, vivant comme dans un harem, se mirant, se parant, en compagnie de quelques autres Levantines dont la distraction suprême consistait à mesurer avec leurs colliers des bras et des jambes qui rivalisaient d'embonpoint, faisant des enfants dont elle ne s'occupait pas, qu'elle ne voyait jamais, dont elle n'avait pas même souffert, car on l'accouchait au chloroforme. Un paquet de chair blanche, parfumée au musc. Et, comme disait Jansoulet avec fierté: «J'ai épousé une demoiselle Afchin!»
Sous le ciel de Paris et sa lumière froide, la désillusion commença. Résolu à s'installer, à recevoir, à donner des fêtes, le Nabab avait fait venir sa femme pour la mettre à la tête de la maison; mais quand il vit débarquer cet étalage d'étoffes criardes, de bijouterie du Palais-Royal, et tout l'attirail bizarre qui suivait, il eut vaguement l'impression d'une reine Pomaré en exil. C'est que maintenant il avait vu de vraies mondaines, et il comparait. Après avoir projeté un grand bal pour l'arrivée, prudemment il s'abstint. D'ailleurs, madame Jansoulet ne voulait voir personne. Ici son indolence naturelle s'augmentait de la nostalgie que lui causèrent, dès en débarquant, le froid d'un brouillard jaune et la pluie qui ruisselait. Elle passa plusieurs jours sans se lever, pleurant tout haut comme un enfant, disant que c'était pour la faire mourir qu'on l'avait amenée à Paris, et ne souffrant pas même le soin de ses femmes. Elle restait là à rugir dans les dentelles de son oreiller, ses cheveux embroussaillés autour de son diadème, les fenêtres de l'appartement fermées, les rideaux joints, les lampes allumées nuit et jour, criant qu'elle voulait s'en aller…er, s'en aller…er; et c'était lamentable de voir, dans cette nuit de catafalque, les malles à moitié pleines errant sur les tapis, ces gazelles effarées, ces négresses accroupies autour de la crise de nerfs de leur maîtresse, gémissant elles aussi et l'oeil hagard comme ces chiens des voyageurs polaires qui deviennent fous à ne plus apercevoir le soleil.
Le docteur irlandais introduit dans cette détresse n'eut aucun succès avec ses manières paternes, ses belles phrases de bouche-en-coeur. La Levantine ne voulut à aucun prix des perles à base d'arsenic pour se donner du ton. Le Nabab était consterné. Que faire? La renvoyer à Tunis avec les enfants? Ce n'était guère possible. Il se trouvait décidément en disgrâce là-bas. Les Hemerlingue triomphaient. Un dernier affront avait comblé la mesure: au départ de Jansoulet, la bey l'avait chargé de faire frapper à la Monnaie de Paris pour plusieurs millions de pièces d'or d'un nouveau module; puis la commande, retirée tout à coup, avait été donnée à Hemerlingue. Outragé publiquement, Jansoulet riposta par une manifestation publique, mettant en vente tous ses biens, son palais du Bardo donné par l'ancien bey, ses villas de la Marse, tout en marbre blanc, entourées de jardins splendides, ses comptoirs les plus vastes, les plus somptueux de la ville, chargeant enfin l'intelligent Bompain de lui ramener sa femme et ses enfants pour bien affirmer un départ définitif. Après un éclat pareil, il ne lui était pas facile de retourner là-bas; c'est ce qu'il essayait de faire comprendre à mademoiselle Afchin, qui ne lui répondait que par de longs gémissements. Il tâcha de la consoler, de l'amuser, mais quelle distraction faire arriver jusqu'à cette nature monstrueusement apathique? Et puis, pouvait-il changer le ciel de Paris, rendre à la malheureuse Levantine son patio dallé de marbre où elle passait de longues heures dans un assoupissement frais, délicieux, à entendre l'eau ruisseler sur la grande fontaine d'albâtre à trois bassins superposés, et sa barque dorée, recouverte d'un tendelet de pourpre, que huit rameurs tripolitains, souples et vigoureux, promenaient, le soleil couché, sur le beau lac d'El-Baheira? Si luxueux que fût l'appartement de la place Vendôme, il ne pouvait compenser la perte de ces merveilles. Et plus que jamais elle s'abîmait dans la désolation. Un familier de la maison parvint pourtant à l'en tirer, Cabassu, celui qui s'intitulait sur ses cartes: «professeur de massage,» un gros homme noir et trapu, sentant l'ail et la pommade, carré d'épaules, poilu jusqu'aux yeux, et qui savait des histoires de sérails parisiens, des raconters à la portée de l'intelligence de Madame. Venu une fois pour la masser, elle voulut le revoir, le retint. Il dut quitter tous ses autres clients, et devenir, à des appointements de sénateur, le masseur de cette forte personne, son page, sa lectrice, son garde du corps. Jansoulet, enchanté de voir sa femme contente, ne sentit pas le ridicule bête qui s'attachait à cette intimité.
On apercevait Cabassu au Bois, dans l'énorme et somptueuse calèche à côté de la gazelle favorite, au fond des loges de théâtre que louait la Levantine, car elle sortait maintenant, désengourdie par le traitement de son masseur et décidée à s'amuser. Le théâtre lui plaisait, surtout les farces ou les mélodrames. L'apathie de son gros corps s'animait à la lumière fausse de la rampe. Mais c'était au théâtre de Cardailhac qu'elle allait le plus volontiers. Là, le Nabab se trouvait chez lui. Du premier contrôleur jusqu'à la dernière des ouvreuses, tout le personnel lui appartenait. Il avait une clef de communication pour passer des couloirs sur la scène; et le salon de sa loge décoré à l'orientale, au plafond creusé en nid d'abeilles, aux divans en poil de chameau, le gaz enfermé dans une petite lanterne mauresque, pouvait servir à une sieste pendant les entr'actes un peu longs: une galanterie du directeur à la femme de son commanditaire. Ce singe de Cardailhac ne s'en était pas tenu là; voyant le goût de la demoiselle Afchin pour le théâtre, il avait fini par lui persuader qu'elle en possédait aussi l'intuition, la science, et par lui demander de jeter à ses moments perdus un coup d'oeil de juge sur les pièces qu'on lui envoyait. Bonne façon d'agrafer plus solidement la commandite.
Pauvres manuscrits à couverture bleue ou jaune, que l'espérance a noués de rubans fragiles, qui vous en allez gonflés d'ambition et de rêves, qui sait quelles mains vous entr'ouvrent, vous feuillettent, quels doigts indiscrets déflorent votre charme d'inconnu, cette poussière brillante que garde l'idée toute fraîche? Qui vous juge et qui vous condamne? Parfois, avant d'aller dîner en ville, Jansoulet, montant dans la chambre de sa femme, la trouvait sur sa chaise longue, en train de fumer, la tête renversée, des liasses de manuscrits à côté d'elle, et Cabassu, armé d'un crayon bleu, lisant avec sa grosse voix et ses intonations du Bourg-Saint-Andéol quelque élucubration dramatique qu'il biffait, balafrait sans pitié à la moindre critique de la dame. «Ne vous dérangez pas,» faisait avec la main le bon Nabab entrant sur la pointe des pieds. Il écoutait, hochait la tête d'un air admiratif en regardant sa femme: «Elle est étonnante,» car lui n'entendait rien à la littérature, et là, du moins, il retrouvait la supériorité de mademoiselle Afchin.
«Elle avait l'instinct du théâtre,» comme disait Cardailhac; mais, en revanche, l'instinct maternel lui manquait. Jamais elle ne s'occupait de ses enfants, les abandonnant à des mains étrangères, et, quand on les lui amenait, une fois par mois, se contentant de leur tendre la chair flasque et morte de ses joues entre deux bouffées de cigarette, sans s'informer de ces détails de soins, de santé qui perpétuent l'attache physique de la maternité, font saigner dans le coeur des vraies mères la moindre souffrance de leurs enfants.
C'étaient trois gros garçons, lourds et apathiques, de onze, neuf et sept ans, ayant, dans le teint blême et l'enflure précoce de la Levantine, les yeux noirs, veloutés et bons de leur père. Ignorants comme de jeunes seigneurs du moyen âge; à Tunis, M. Bompain dirigeait leurs études, mais à Paris, le Nabab, tenant à leur donner le bénéfice d'une éducation parisienne, les avait mis dans le pensionnat le plus «chic,» le plus cher, au collège Bourdaloue dirigé par de bons Pères qui cherchaient moins à instruire leurs élèves qu'à en faire des hommes du monde bien tenus et bien pensants, et arrivaient à former de petits monstres gourmés et ridicules, dédaigneux du jeu, absolument ignorants, sans rien de spontané ni d'enfantin, et d'une précocité désespérante. Les petits Jansoulet ne s'amusaient pas beaucoup dans cette serre à primeurs, malgré les immunités dont jouissait leur immense fortune; ils étaient vraiment trop abandonnés. Encore les créoles confiés à l'institution avaient-ils des correspondants et des visites; eux, n'étaient jamais appelés au parloir, on ne connaissait personne de leurs proches, seulement, du temps à autre, ils recevaient des pannerées de friandises, des écroulements de brioches. Le Nabab, en course dans Paris, dévalisait pour eux toute une devanture de confiseur qu'il faisait porter au collège avec cet élan de coeur mêlé d'une ostentation de nègre, qui caractérisait tous ses actes. De même pour les joujoux, toujours trop beaux, pomponnés, inutiles, de ces joujoux qui font la montre et que le Parisien n'achète pas. Mais ce qui attirait surtout aux petits Jansoulet le respect des élèves et des maîtres, c'était leur porte-monnaie gonflé d'or, toujours prêt pour les quêtes, pour les fêtes de professeurs, et les visites de charité, ces fameuses visites organisées par le collège Bourdaloue, une des tentations du programme, l'émerveillement des âmes sensibles.
Deux fois par mois, à tour de rôle, les élèves faisant partie de la petite société de Saint-Vincent-de-Paul, fondée au collège sur le modèle de la grande, s'en allaient par petites escouades, seuls comme des hommes, porter au fin fond des faubourgs populeux des secours et des consolations. On voulait leur apprendre ainsi la charité expérimentale, l'art de connaître les besoins, les misères du peuple, et de panser ses plaies, toujours un peu écoeurantes, à l'aide d'un cérat de bonnes paroles et de maximes ecclésiastiques. Consoler, évangéliser les masses par l'enfance, désarmer l'incrédulité religieuse par la jeunesse et la naïveté des apôtres: tel était le but de la petite Société, but entièrement manqué, du reste. Les enfants bien portants, bien vêtus, bien nourris, n'allant qu'à des adresses désignées d'avance, trouvaient des pauvres de bonne mine, parfois un peu malades, mais très propres, déjà inscrits et secourus par la riche organisation de l'Église. Jamais ils ne tombaient dans un de ces intérieurs nauséabonds, où la faim, le deuil, l'abjection, toutes les tristesses physiques ou morales s'inscrivent en lèpre sur les murs, en rides indélibiles sur les fronts. Leur visite était préparée comme celle du souverain entrant dans un corps de garde pour goûter la soupe du soldat; le corps de garde est prévenu, et la soupe assaisonnée pour les papilles royales… Avez-vous vu ces images des livres édifiants, où un petit communiant, sa ganse au bras, son cierge à la main, et tout frisé, vient assister sur son grabat un pauvre vieux qui tourne vers le ciel des yeux blancs? Les visites de charité avaient le même convenu de mise en scène, d'intonation. Aux gestes compassés des petits prédicateurs aux bras trop courts, répondaient des paroles apprises, fausses à faire loucher. Aux encouragements comiques, aux «consolations prodiguées» en phrases de livres de prix par des voix de jeunes coqs enrhumés, les bénédictions attendries, les momeries geignardes et piteuses d'un porche d'église à la sortie de vêpres. Et sitôt les jeunes visiteurs partis, quelle explosion de rires et de cris dans la mansarde, quelle danse en rond autour de l'offrande apportée, quel bouleversement du fauteuil où l'on avait joué au malade, de la tisane répandue dans le feu, un feu de cendres très artistement préparé!
Quand les petits Jansoulet sortaient, chez leurs parents, on les confiait à l'homme au fez rouge, à l'indispensable Bompain. C'est Bompain qui les menait aux Champs-Elysées, parés de vestons anglais, de melons à la dernière mode,—à sept ans!—de petites cannes au bout de leurs gants en peau de chien. C'est Bompain qui faisait bourrer de victuailles le break de courses où il montait avec les enfants, leur carte au chapeau contourné d'un voile vert, assez semblables à ces personnages de pantomimes lilliputiennes dont tout le comique réside dans la grosseur des têtes, comparée aux petites jambes et aux gestes de nains. On fumait, on buvait à pitié. Quelquefois, l'homme au fez, tenant à peine debout, les ramenait affreusement malades… Et pourtant, Jansoulet les aimait, ses «petits,» le cadet, surtout, qui lui rappelait, avec ses grands cheveux, son air poupin, la petite Afchin passant dans son carrosse. Mais ils avaient encore l'âge où les enfants appartiennent à la mère, où ni le grand tailleur, ni les maîtres parfaits, ni la pension chic, ni les poneys sanglés pour les petits hommes dans l'écurie, rien ne remplace la main attentive et soigneuse, la chaleur et la gaieté du nid. Le père ne pouvait pas leur donner cela, lui; et puis il était si occupé!
Mille affaires: la Caisse Territoriale, l'installation de la galerie de tableaux, des courses au Tattersall avec Bois-l'Héry, un bibelot à aller voir, ici ou là, chez des amateurs désignés par Schwalbach, des heures passées avec les entraîneurs, les jockeys, les marchands de curiosités, l'existence encombrée et multiple d'un bourgeois gentilhomme du Paris moderne. Il gagnait à tous ces frottements de se parisianiser un peu plus chaque jour, reçu au cercle de Monpavon, au foyer de la danse, dans les coulisses de théâtre, et présidant toujours ses fameux déjeuners de garçon, les seules réceptions possibles dans son intérieur. Son existence était réellement très remplie, et encore, de Géry le déchargeait-il de la plus grande corvée, le département si compliqué des demandes et des secours.