Le directeur s'était ému d'abord de tant de victimes. Épave de la vie du «quartier,» ce Pondevèz, étudiant de vingtième année, bien connu dans tous les débits de prunes du boulevard Saint-Michel sous le nom de Pompon, n'était pas un méchant homme. Quand il vit le peu de succès de l'alimentation artificielle, il prit tout bonnement quatre ou cinq vigoureuses nourrices dans le pays, et il n'en fallut pas plus pour rendre l'appétit aux enfants. Ce mouvement d'humanité faillit lui coûter sa place.
«Des nourrices à Bethléem! dit Jenkins furieux lorsqu'il vint faire sa visite hebdomadaire… Êtes vous fou? Eh bien! alors, pourquoi les chèvres, et les pelouses pour les nourrir, et mon idée, et les brochures sur mon idée?… Qu'est-ce que tout cela devient?… Mais vous allez contre mon système, vous volez l'argent du fondateur…
—Cependant, mon cher maître, essayait de répondre l'étudiant passant les mains dans les poils de sa longue barbe rousse, cependant… puisqu'ils ne veulent pas de cette nourriture…
Eh bien! qu'ils jeûnent, mais que le principe de l'allaitement artificiel soit respecté… Tout est là… Je ne veux plus avoir à vous le répéter. Renvoyez-moi ces affreuses nourrices… Nous avons pour élever nos enfants le lait de vache, à l'extrême rigueur; mais je ne saurais leur accorder davantage.»
Il ajouta, en prenant son air d'apôtre:
«Nous sommes ici pour la démonstration d'une grande idée philanthropique. Il faut qu'elle triomphe, même au prix de quelques sacrifices. Veillez-y.»
Pondevèz n'insista pas. Après tout, la place était bonne, assez près de Paris pour permettre, le dimanche, des descentes du Quartier à Nanterre, ou la visite du directeur à ses anciennes brasseries. Madame Polge—que Jenkins appelait toujours, «notre intelligente surveillante» et qu'il avait mise là, en effet, pour surveiller, principalement le directeur—n'était pas aussi sévère que ses attributions l'auraient fait croire et cédait volontiers à quelques petits verres de «fine» ou à une partie de bézigue en quinze cents. Il renvoya donc les nourrices et essaya de se blaser sur tout ce qui pouvait arriver. Ce qui arriva? Un vrai Massacre des Innocents. Aussi, les quelques parents un peu aisés, ouvriers ou commerçants de faubourg, qui, tentés par les annonces, s'étaient séparés de leurs enfants, les reprenaient bien vite, et il ne resta plus dans l'établissement que les petits malheureux ramassés sous les porches ou dans les terrains vagues, expédiés par les hospices, voués à tous les maux dès leur naissance. La mortalité augmentant toujours, même ceux-là vinrent à manquer, et l'omnibus parti en poste au chemin de fer s'en revenait bondissant et léger comme un corbillard vide. Combien cela durerait-il? Combien de temps mettraient-ils à mourir, les vingt-cinq ou trente petits qui restaient? C'est ce que se demandait un matin M. le directeur ou plutôt, comme il s'était surnommé lui-même, M. le préposé aux décès de Pondevèz, assis en face des coques vénérables de madame Polge et faisant, après le déjeuner, la partie favorite de cette personne.
«Oui, ma bonne madame Polge, qu'allons-nous devenir?… Ça ne peut pas durer longtemps comme cela… Jenkins ne veut pas en démordre, les gamins sont entêtés comme des chevaux… Il n'y a pas à dire, ils nous passent tous entre les mains… Voilà le petit Valaque—quatre-vingts de rois, madame Polge—qui va mourir d'un moment à l'autre. Vous pensez, ce pauvre petit gosse, depuis trois jours qu'il ne s'est rien collé dans l'oesophage… Jenkins a beau dire; on ne bonifie pas les enfants comme les escargots, en les faisant jeûner… C'est désolant tout de même de n'en pas pouvoir sauver un… L'infirmerie est bondée… Vrai de vrai, ça prend une fichue tournure… Quarante de bezigue…»
Deux coups sonnés à la grille de l'entrée interrompirent son monologue. L'omnibus revenait du chemin de fer et ses roues grinçaient sur le sable d'une façon inaccoutumée.
«C'est étonnant, dit Pondevèz… la voiture n'est pas vide.»