Comme il arrive dans les familles qui ont commencé par l'aisance, Aline, en sa qualité d'aînée, avait été élevée dans un des meilleurs pensionnats de Paris. Élise y était restée deux ans avec elle; mais les deux dernières, venues trop tard, envoyées dans de petits externats de quartier, avaient toutes leurs études à compléter, et ce n'était pas chose commode, la plus jeune riant à tout propos d'un rire de santé, d'épanouissement, de jeunesse, gazouillis d'alouette ivre de blé vert et s'envolant à perte de vue loin du pupitre et des méthodes, tandis que mademoiselle Henriette, toujours hantée par ses idées de grandeur, son amour du «cossu,» ne mordait pas non plus très volontiers au travail. Cette jeune personne de quinze ans à qui son père avait légué un peu de ses facultés imaginatives, arrangeait déjà sa vie d'avance et déclarait formellement qu'elle épouserait quelqu'un de la noblesse et n'aurait jamais plus de trois enfants: «Un garçon pour le nom, et deux petites filles… pour les habiller pareil…

—Oui, c'est cela, disait Bonne Maman, tu les habilleras pareil. En attendant, voyons un peu nos participes.»

Mais la plus occupante était Elise avec son examen subi trois fois sans succès, toujours refusée à l'histoire et se préparant à nouveau, prise d'un grand effroi et d'une méfiance d'elle-même qui lui faisaient promener partout, ouvrir à chaque instant ce malheureux traité d'histoire de France, en omnibus, dans la rue, jusque sur la table du déjeuner; mais, jeune fille déjà et fort jolie, elle n'avait plus cette petite mémoire mécanique de l'enfance où dates et événements s'incrustent pour toute la vie. Parmi d'autres préoccupations, la leçon s'envolait en une minute malgré l'apparente application de l'écolière, ses longs cils en fermant ses yeux, ses boucles balayant les pages, et sa bouche rose animée d'un petit tremblement attentif répétant dix fois à la file: «Louis dit le Hutin 1314-1316.—Philippe V dit le Long 1316-1322… 1322… Ah! Bonne Maman, je suis perdue… Jamais je ne saurai…» Alors Bonne Maman s'en mêlait, l'aidait à fixer son esprit, à emmagasiner quelques-unes de ces dates du moyen âge barbares et pointues comme les casques des guerriers du temps. Et dans les intervalles de ces travaux multiples, de cette surveillance générale et constante, elle trouvait encore moyen de chiffonner de jolies choses, de tirer de sa corbeille à ouvrage quelque menue dentelle au crochet ou la tapisserie en train qui ne la quittait pas plus que la jeune Élise son histoire de France. Même en causant, ses doigts ne restaient pas inoccupés une minute.

—Vous ne vous reposez donc jamais? lui disait de Géry, pendant qu'elle comptait à demi-voix les points de sa tapisserie, «trois, quatre, cinq,» pour en varier les nuances.

«Mais c'est du repos ce travail-là, répondait-elle… Vous ne pouvez, vous autres hommes, savoir combien un travail à l'aiguille est utile à l'esprit des femmes. Il régularise la pensée, fixe sur un point la minute qui passe et ce qu'elle emporterait avec elle… Et que de chagrins calmés, d'inquiétudes oubliées grâce à cette attention toute physique, à cette répétition d'un mouvement égal, où l'on retrouve—de force et bien vite—l'équilibre de tout son être… Cela ne m'empêche pas d'être à ce qu'on dit autour de moi, de vous écouter encore mieux que je ne le ferais dans l'inaction… trois, quatre, cinq…»

Oh! oui, elle écoutait. C'était visible à l'animation de son visage, à la façon dont elle se redressait tout à coup, l'aiguille en l'air, le fil tendu sur son petit doigt relevé. Puis elle repartait bien vite à l'ouvrage, quelquefois en jetant un mot juste et profond, qui s'accordait en général avec ce que pensait l'ami Paul. Une similitude de natures, des responsabilités et des devoirs pareils rapprochaient ces deux jeunes gens, les faisaient s'intéresser à leurs préoccupations réciproques. Elle savait le nom de ses deux frères, Pierre et Louis, ses projets pour leur avenir quand ils sortiraient du collège… Pierre voulait être marin… «Oh! non, pas marin, disait Bonne Maman, il vaut bien mieux qu'il vienne à Paris avec vous.» Et comme il avouait que Paris l'effrayait pour eux, elle se moquait de ses terreurs, l'appelait provincial, remplie d'affection pour la ville où elle était née, où elle avait grandi chastement, et qui lui donnait en retour ces vivacités, ces raffinements de nature, cette bonne humeur railleuse qui feraient penser que Paris avec ses pluies, ses brouillards, son ciel qui n'en est pas un, est la véritable patrie des femmes, dont il ménage les nerfs et développe les qualités intelligentes et patientes.

Chaque jour Paul de Géry appréciait mieux mademoiselle Aline,—il était seul à la nommer ainsi dans la maison,—et, chose étrange! ce fut Félicia qui acheva de resserrer leur intimité. Quels rapports pouvaient-ils y avoir entre cette fille d'artiste, lancée dans les sphères les plus hautes, et cette petite bourgeoise perdue au fond d'un bourg? Des rapports d'enfance et d'amitié, des souvenirs communs, la grande cour de l'institution Belin, où elles avaient joué trois ans ensemble. Paris est plein de ces rencontres. Un nom prononcé au hasard de la conversation éveille tout à coup cette question stupéfaite:

«Vous la connaissez donc?

—Si je connais Félicia… Mais nous étions voisines de pupitre en première classe. Nous avions le même jardin. Quelle bonne fille, belle, intelligente…»

Et, voyant le plaisir qu'on prenait à l'écouter, Aline rappelait les temps si proches qui déjà lui faisaient un passé, charmeur et mélancolique comme tous les passés. Elle était bien seule dans la vie, la petite Félicia. Le jeudi, quand on criait les noms au parloir, personne pour elle; excepté de temps en temps une bonne dame un peu ridicule, une ancienne danseuse, disait-on, que Félicia appelait la Fée. Elle avait ainsi des surnoms pour tous ceux qu'elle affectionnait et qu'elle transformait dans son imagination. Pendant les vacances on se voyait. Madame Joyeuse, tout en refusant d'envoyer Aline dans l'atelier de M. Ruys, invitait Félicia pour des journées entières, journées bien courtes, entremêlées de travail, de musique, de rêves à deux, de jeunes causeries en liberté. «Oh! quand elle me parlait de son art, avec cette ardeur qu'elle mettait à tout, comme j'étais heureuse de l'entendre… Que de choses j'ai comprises par elle, dont je n'aurais jamais eu aucune idée! Encore maintenant, quand nous allons au Louvre avec papa, ou à l'exposition du 1er mai, cette émotion particulière que vous cause une belle sculpture, un beau tableau, me reporte tout de suite à Félicia. Dans ma jeunesse elle a représenté l'art, et cela allait bien à sa beauté, à sa nature un peu décousue mais si bonne, où je sentais quelque chose de supérieur à moi, qui m'enlevait très haut sans m'intimider… Elle a cessé de me voir tout à coup… Je lui ai écrit, pas de réponse… Ensuite la gloire est venue pour elle, pour moi les grands chagrins, les devoirs absorbants… Et de toute cette amitié, bien profonde pourtant, puisque je n'en puis parler sans… «trois, quatre, cinq…» il ne reste plus rien que de vieux souvenirs à remuer comme une cendre éteinte…»