Celui-là, c'était l'aîné, le frère de Bernard, l'enfant chéri du père et de la mère Jansoulet, la beauté, l'intelligence, l'espoir glorieux de la famille du cloutier, qui, fidèle comme tant d'autres dans le Midi à la superstition du droit d'aînesse, avait fait tous les sacrifices pour envoyer à Paris ce garçon ambitieux, parti avec quatre ou cinq bâtons de maréchal dans sa malle, l'admiration de toutes les filles du bourg, et que Paris,—après avoir, pendant dix ans, battu, tordu, pressuré dans sa grande cuve ce brillant chiffon méridional, l'avoir brûlé dans tous ses vitriols, roulé dans toutes ses fanges,—finit par renvoyer à cet état de loque et d'épave, abruti, paralysé, ayant tué son père de chagrin, et obligé sa mère à tout vendre chez elle, à vivre d'une domesticité passagère dans les maisons aisées du pays. Heureusement qu'à ce moment-là, lorsque ce débris des hospices parisiens, rapatrié par l'assistance publique, tomba au Bourg-Saint-Andéol, Bernard,—celui qu'on appelait Cadet, comme dans les familles méridionales à demi-arabes, où l'aîné prend toujours le nom familial et le dernier venu, celui de Cadet,—Bernard était déjà à Tunis, en train de faire fortune, envoyant régulièrement de l'argent au foyer. Mais, quels remords pour la pauvre maman, de tout devoir, même la vie, le bien-être du triste malade, au robuste et courageux garçon, que le père et elle avaient toujours aimé, sans tendresse, que, depuis l'âge de cinq ans, ils s'étaient habitués à traiter comme un manoeuvre, parce qu'il était très fort, crépu et laid, et s'entendait déjà mieux que personne à la maison à trafiquer sur les vieux clous. Ah! comme elle aurait voulu l'avoir près d'elle, son Cadet, lui rendre un peu de tout le bien qu'il lui faisait, payer en une fois cet arriéré de tendresse de câlineries maternelles qu'elle lui devait.

Mais, voyez-vous, ces fortunes de roi ont les charges, les tristesses des existences royales. Cette pauvre mère Jansoulet, dans son milieu éblouissant, était bien comme une vraie reine, connaissant les longs exils, les séparations cruelles et les épreuves qui compensent la grandeur; un de ses fils, éternellement stupéfait, l'autre, au lointain, écrivant peu, absorbé par ses grandes affaires, disant toujours: «Je viendrai,» et ne venant pas. En douze ans, elle ne l'avait vu qu'une fois, dans le tourbillon d'une visite du bey à Saint-Romans: un train de chevaux, de carrosses, de pétards, de fêtes. Puis, il était reparti derrière son monarque, ayant à peine le temps d'embrasser sa vieille mère, qui n'avait gardé de cette grande joie, si impatiemment attendue, que quelques images de journaux, où l'on montrait Bernard Jansoulet, arrivant au château avec Ahmed et lui présentant sa vieille mère,—n'est-ce pas ainsi que les rois et les reines ont leurs effusions de famille illustrées dans les feuilles,—plus un cèdre du Liban, amené du bout du monde, un grand «caramantran» de gros arbre, d'un transport aussi coûteux, aussi encombrant que l'obélisque, hissé, mis en place à force d'hommes, d'argent, d'attelages, et qui pendant longtemps avait bouleversé tous les massifs pour l'installation d'un souvenir commémoratif de la visite royale. Au moins, à ce voyage-ci, le sachant en France pour plusieurs mois, peut-être pour toujours, elle espérait avoir son Bernard tout à elle. Et voici qu'il lui arrivait un beau soir, enveloppé de la même gloire triomphante, du même appareil officiel, entouré d'une foule de comtes, de marquis, de beaux messieurs de Paris, remplissant, eux et leurs domestiques, les deux grands breacks qu'elle avait envoyés les attendre à la petite gare de Giffas, de l'autre côté du Rhône.

«Mais, embrassez-moi donc, ma chère maman. Il n'y a pas de honte à serrer bien fort contre son coeur son garçon, qu'on n'a pas vu depuis des années… D'ailleurs, tous ces messieurs sont nos amis… Voici M. le marquis de Monpavon, M. le marquis de Bois-l'Héry… Ah! ce n'est plus le temps où je vous amenais pour manger la soupe de fèves avec nous, le petit Cabassu et Bompain Jean-Baptiste… Vous connaissez M. de Géry?… Avec mon vieux Cardailhac, que je vous présente, voilà la première fournée… Mais il va en arriver d'autres… Préparez-vous à un branle-bas terrible… Nous recevons le bey dans quatre jours.

—Encore le bey!… dit la bonne femme épouvanté. Je croyais qu'il était mort.»

Jansoulet et ses invités ne purent s'empêcher de rire devant cet effarement comique, accentué par l'intonation méridionale.

«Mais c'est un autre, maman… Il y en a toujours des beys… Heureusement, sapristi!… Seulement, n'ayez pas peur. Vous n'aurez pas, cette fois, autant de tracas… L'ami Cardailhac s'est chargé de l'organisation. Nous allons avoir des fêtes superbes… En attendant, vite le dîner et des chambres. Nos Parisiens sont éreintés.

—Tout est prêt, mon fils,» dit simplement la vieille, raide et droite sous sa cambrésine, la coiffe aux barbes jaunies, qu'elle ne quittait pas même pour les grandes fêtes. La fortune ne l'avait pas changée, celle-là. C'était la paysanne de la vallée du Rhône, indépendante et fière, sans aucune des humilités sournoises des ruraux peints par Balzac, trop simple aussi pour avoir l'enflure de sa richesse. Une seule fierté, montrer à son fils avec quels soins méticuleux elle s'était acquittée de ses fonctions de gardienne. Pas un atome de poussière, pas une moisissure aux murs. Tout ce splendide rez-de-chaussée, les salons, aux chatoyantes soieries au dernier moment tirées des housses, les longues galeries d'été, pavées en mosaïque, fraîches et sonores, que leurs canapés Louis XV, cannés et fleuris, meublaient à l'ancien temps avec une coquetterie estivale, l'immense salle à manger, décorée de rameaux et de fleurs, et jusqu'à la salle de billard, avec ses rangées d'ivoires brillants, ses lustres et ses panoplies, toute la longueur du château, par ses portes-fenêtres, larges ouvertes sur le vaste perron seigneurial, s'étalait à l'admiration des arrivants, renvoyait à ce merveilleux horizon de nature et de soleil couchant sa richesse, paisible et sereine, reflétée dans les panneaux des glaces, les boiseries cirées ou vernies, avec la même pureté qui doublait sur le miroir des pièces d'eau les peupliers penchés l'un vers l'autre et les cygnes nageant au repos. Le cadre était si beau, l'aspect général si grandiose, que le luxe criard et sans choix se fondait, disparaissait aux yeux les plus subtils.

«Il y a de quoi faire…» dit le directeur Cardailhac, le lorgnon sur l'oeil, le chapeau incliné, combinant déjà sa mise en scène.

Et la mine hautaine de Monpavon, que la coiffe de la vieille femme les recevant sur le perron avait choqué d'abord, fit place à un sourire condescendant. Il y avait de quoi faire certainement et, guidé par des gens de goût, leur ami Jansoulet pouvait donner à l'altesse maugrabine une réception fort convenable. Toute la soirée il ne fut question que de cela entre eux. Les coudes sur la table, dans la salle à manger somptueuse, enflammés et repus, ils combinaient, discutaient. Cardailhac, qui voyait grand, avait déjà tout son plan fait.

«D'abord, carte blanche, n'est-ce pas, Nabab?