Ah! si quelqu'un de ces promeneurs tournant pour la centième fois autour du lac, accablé par la monotonie de son habitude, était venu écarter les branches, quelle surprise devant ce tableau! Mais se serait-il bien douté de tout ce qu'il pouvait tenir de passion, de rêves, de poésie et d'espérance dans ce petit coin de verdure guère plus large que l'ombre dentelée d'une fougère sur la mousse?
«Vous aviez raison, je ne connaissais pas le Bois…» disait Paul tout bas à Aline appuyée sur son bras.
Ils suivaient maintenant une allée étroite et couverte, et tout en causant marchaient d'un pas très vif, bien en avant des autres. Ce n'était pourtant pas la terrasse du père Kontzen ni ses fritures croustillantes qui les attiraient. Non, les beaux vers qu'ils venaient d'entendre les avaient emportés très haut, et ils n'étaient pas encore redescendus. Ils allaient devant eux vers le bout toujours fuyant du chemin qui s'élargissait à son extrémité dans une gloire lumineuse, une poussière de rayons comme si tout le soleil de cette belle journée les attendait, tombé à la lisière. Jamais Paul ne s'était senti si heureux. Ce bras léger posé sur son bras, ce pas d'enfant où le sien se guidait, lui auraient rendu la vie douce et facile autant que cette promenade sur la mousse d'une allée verte. Il l'eût dit à la jeune fille, simplement, comme il le sentait, s'il n'avait craint d'effaroucher cette confiance d'Aline causée sans doute par le sentiment dont elle le savait possédé pour une autre et qui semblait écarter d'eux toute pensée d'amour.
Tout à coup, droit devant eux, là-bas sur le fond clair, un groupe de cavaliers se détacha, d'abord vague et indistinct, laissant voir un homme et une femme élégamment montés et s'engageant dans l'allée mystérieuse parmi les barres d'or, les ombres feuillagées, les mille points de lumière dont le sol était jonché, qu'ils déplaçaient en avançant par bonds et qui remontaient sur eux en ramages du poitrail des chevaux jusqu'au voile bleu de l'amazone. Cela venait lentement, capricieusement, et les deux jeunes gens, qui s'étaient engagés dans le massif, purent voir passer tout près d'eux, avec des craquements de cuir neuf, un bruit de mors fièrement secoués et blancs d'écume comme après une galopade furieuse, deux bêtes superbes portant un couple humain étroitement uni par le rétrécissement du sentier; lui, soutenant d'un bras la taille souple moulée dans un corsage de drap sombre, elle, la main à l'épaule du cavalier et sa petite tête en profil perdu sous le tulle à demi retombé de la voilette—appuyée dessus tendrement. Cet enlacement amoureux bercé par l'impatience des montures un peu retenues dans leur fougue, ce baiser confondant les rênes, cette passion qui courait le bois en chasse, au milieu du jour, avec un tel mépris de l'opinion aurait suffi à trahir le duc et Félicia, si l'ensemble fier et charmeur de l'amazone et l'aisance aristocratique de son compagnon, sa pâleur légèrement colorée par la course et les perles miraculeuses de Jenkins, ne les eussent déjà fait reconnaître.
Ce n'était pas extraordinaire de rencontrer Mora au Bois un dimanche. Il aimait ainsi que son maître à se faire voir aux Parisiens, à entretenir sa popularité dans tous les publics; puis, la duchesse ne l'accompagnait jamais ce jour-là et il pouvait tout à son aise faire une halte dans ce petit chalet de Saint-James connu de tout Paris, et dont les lycéens se montraient en chuchotant les tourelles roses découpées entre les arbres. Mais il fallait une folle, une affronteuse comme cette Félicia pour s'afficher ainsi, se perdre de réputation à tout jamais… Un bruit de terrain battu, de buissons frôlés diminué par l'éloignement, quelques herbes courbées qui se redressaient, des branches écartées reprenant leur place, c'était tout ce qui restait de l'apparition.
«Vous avez vu?» dit Paul le premier.
Elle avait vu, et elle avait compris, malgré sa candeur d'honnêteté, car une rougeur se répandait sur ses traits, une de ces hontes ressenties pour les fautes de ceux qu'on aime.
«Pauvre Félicia,» dit-elle tout bas, en plaignant non seulement la malheureuse abandonnée qui venait de passer devant eux, mais aussi celui que cette défection devait frapper en plein coeur. La vérité est que Paul de Géry n'avait eu aucune surprise de cette rencontre, qui justifiait des soupçons antérieurs et l'éloignement instinctif éprouvé pour la charmeuse dans leur dîner des jours précédents. Mais il lui sembla doux d'être plaint par Aline, de sentir l'apitoiement de cette voix plus tendre, de ce bras qui s'appuyait davantage. Comme les enfants qui font les malades pour la joie des câlineries maternelles, il laissa la consolatrice s'ingénier autour de son chagrin, lui parler de ses frères, du Nabab, et du prochain voyage à Tunis, un beau pays, disait-on. «Il faudra nous écrire souvent, et de longues lettres, sur les curiosités de la route, l'endroit que vous habiterez… Car on voit mieux ceux qui sont loin quand on peut se figurer le milieu où ils vivent.» Tout en causant, ils arrivaient au bout de l'allée couverte, terminée par une immense clairière dans laquelle se mouvait le tumulte du Bois, voitures et cavaliers s'alternant, et la foule à cette distance piétinant dans une poudre floconneuse qui la massait confusément en troupeau. Paul ralentit le pas, enhardi par cette dernière minute de solitude.
«Savez-vous à quoi je pense, dit-il en prenant la main d'Aline; c'est qu'on aurait plaisir à être malheureux pour se faire consoler par vous. Mais, si précieuse que me soit votre pitié, je ne puis pourtant vous laisser vous attendrir sur un mal imaginaire… Non, mon coeur n'est pas brisé, mais plus vivant, plus fort au contraire. Et si je vous disais quel miracle l'a préservé, quel talisman…»
Il lui mit sous les yeux un petit cadre ovale entourant un profil sans ombres, un simple contour au crayon où elle se reconnut, surprise d'être si jolie, comme reflétée dans le miroir magique de l'Amour. Des larmes lui vinrent aux yeux sans qu'elle sût pourquoi, une source ouverte dont le flot battait sa poitrine chaste. Il continua: