«Personne?

—Personne… Vous voyez à quel affront vous m'exposez.»

Elle souriait, les yeux à demi-baissés, en lui enlevant du bout de l'ongle une miette de gâteau restée dans ses longs favoris noirs; mais ses petites narines transparentes frémissaient avec une éloquence terrible.

«Oh! elle viendrai… disait le banquier, la bouche pleine. Je suis sûr qu'elle viendra…»

Un frôlement d'étoffes, de traîne déployée dans la pièce à côté, fit se retourner vivement la baronne. A la grande joie du coin des «paquets» qui surveillait tout, ce n'était pas celle qu'on attendait.

Elle ne ressemblait guère à mademoiselle Afchin, cette grande blonde élégante, aux traits fatigués, à la toilette irréprochable, digne en tout de porter un nom aussi célèbre que celui du docteur Jenkins. Depuis deux ou trois mois, la belle madame Jenkins avait beaucoup changé, beaucoup vieilli. Il y a comme cela dans la vie de la femme restée longtemps jeune une période où les années, qui ont passé par-dessus sa tête sans l'effleurer d'uns ride, s'inscrivent brutalement toutes ensemble en marques ineffaçables. On ne dit plus en la voyant: «Qu'elle est belle!» mais: «Elle a dû être bien belle.» Et cette cruelle façon de parler au passé, de rejeter dans le lointain ce qui hier était un fait visible, constitue un commencement de vieillesse et de retraite, un déplacement de tous les triomphes en souvenirs. Était-ce la déception de voir arriver la femme du docteur à la place de madame Jansoulet, ou le discrédit que la mort du duc de Mora avait jeté sur le médecin à la mode devait-il rejaillir sur celle qui portait son nom? Il y avait un peu de ces deux causes, et peut-être d'une autre, dans le froid accueil que la baronne fit à madame Jenkins. Un bonjour léger du bout des lèvres, quelques paroles à la hâte, et elle retourna vers le noble bataillon qui grignotait à belles dents. Le salon s'était animé sous l'action des vins d'Espagne. On ne chuchotait plus, on causait. Les lampes apportées donnaient un nouvel éclat à la réunion, mais annonçaient qu'elle était bien près de finir, quelques personnes désintéressées du grand événement s'étant déjà dirigées vers la porte. Et les Jansoulet n'arrivaient pas.

Tout à coup, une marche robuste, pressée. Le Nabab parut, tout seul, sanglé dans sa redingote noire, correctement cravaté et ganté, mais la figure bouleversée, l'oeil hagard, frémissant encore de la scène terrible dont il sortait.

Elle n'avait pas voulu venir.

Le matin, il avait prévenu les femmes de chambre d'apprêter madame pour trois heures, ainsi qu'il faisait chaque fois qu'il emmenait la Levantine avec lui, qu'il trouvait nécessaire de déplacer cette indolente personne qui, ne pouvant même accepter une responsabilité quelconque, laissait les autres penser, décider, agir pour elle; du reste allant volontiers où l'on voulait, une fois partie. Et c'est sur cette facilité qu'il comptait pour l'entraîner chez Hemerlingue. Mais lorsqu'après le déjeuner, Jansoulet habillé, superbe, suant pour entrer dans ses gants, fit demander si madame serait bientôt prête, on lui répondit que madame ne sortait pas. Le cas était grave, si grave que, laissant là tous les intermédiaires de valets et de servantes, qu'ils se dépêchaient dans leurs entretiens conjugaux, il monta l'escalier quatre à quatre et entra comme un coup de mistral dans les appartements capitonnés de la Levantine.

Elle était encore au lit, revêtue de cette grande tunique ouverte en soie de deux couleurs que les Mauresques appellent une djebba, et de leur petit bonnet brodé d'or d'où s'échappait sa belle crinière noire et lourde, tout emmêlée autour de sa face lunaire enflammée par le repas qu'elle venait de finir. Les manches de la djebba relevées laissaient voir deux bras énormes, déformés, chargés de bracelets, de longues chaînettes errant sur un fouillis de petits miroirs, de chapelets rouges, de boîtes de senteurs, de pipes microscopiques, d'étuis à cigarettes, l'étalage puéril et bimbelotier d'une couchette de Mauresque à son lever.