«Allez-y si vous voulez, dit-elle froidement; mais vous me connaissez bien peu si vous croyez que moi, une demoiselle Afchin, je mettrai jamais les pieds chez cette esclave.»

Prudemment, Cabassu, voyant la tournure du débat, avait disparu dans une pièce voisine, les cinq cahiers de Révolte empilés sous son bras.

«Allons, dit le Nabab à sa femme, je vois bien que vous ne connaissez pas la terrible position où je me trouve… Écoutez alors…»

Sans se soucier des filles de chambre ni des négresses, avec cette souveraine indifférence de l'Oriental pour la domesticité, il se mit à faire le tableau de sa grande détresse, la fortune saisie là-bas; ici, le crédit perdu, toute sa vie en suspens devant l'arrêt de la Chambre, l'influence des Hemerlingue sur l'avocat rapporteur, et le sacrifice obligatoire en ce moment de tout amour-propre à des intérêts si puissants. Il parlait avec chaleur, pressé de la convaincre, de l'entraîner. Mais elle lui répondit simplement: «Je n'irai pas», comme s'il se fût agi d'une course sans importance, un peu trop longue pour sa fatigue.

Lui, tout frémissant:

«Voyons, ce n'est pas possible que vous disiez une chose pareille. Songez qu'il y va de ma fortune, de l'avenir de nos enfants, du nom que vous portez… Tout est en jeu pour cette démarche que vous ne pouvez refuser de faire.»

Il aurait pu parler ainsi pendant des heures, il se serait toujours buté à la même obstination fermée, inébranlable. Une demoiselle Afchin ne devait pas visiter une esclave.

«Eh! madame, dit-il violemment, cette esclave vaut mieux que vous. Par son intelligence, elle a décuplé la fortune de son mari, tandis que vous, au contraire…»

Depuis douze ans qu'ils étaient mariés, Jansoulet osait pour la première fois lever la tête en face de sa femme. Eut-il honte de ce crime de lèse-majesté, ou comprit-il qu'une phrase pareille allait creuser un abîme infranchissable? Mais il changea de ton aussitôt, s'agenouilla devant le lit très bas, avec cette tendresse rieuse que l'on emploie pour faire entendre raison aux enfants:

«Ma petite Martha, je t'en prie… lève-toi, habille-toi… C'est pour toi-même que je te le demande, pour ton luxe, pour ton bien-être… Que deviendrais-tu si, par un caprice, un méchant coup de tête, nous allions nous trouver réduits à la misère?»