Oh! le beau sourire de croyance et de fierté maternelles avec lesquelles elle répondit:

«Est-ce que je ne sais pas mieux qu'eux tous ce que vaut mon enfant? Est-ce que rien pourrait me le faire méconnaître? Il faudrait que je sois une fière ingrate alors. Allons, zou!»

Et secouant terriblement ses coiffes, elle partit.

Le buste droit, la tête haute, la vieille s'en allait à brusques enjambées, sous les grandes arcades qu'on lui avait dit de suivre, un peu troublée par le roulement incessant des voitures et par l'oisiveté de sa marche que n'accompagnait plus le mouvement de cette fidèle quenouille, qui ne l'avait jamais quittée depuis cinquante ans. Toutes ces idées d'inimitiés, de persécutions, les paroles mystérieuses du prêtre, les restrictions de Cabassu l'agitaient, l'effrayaient. Elle y trouvait l'explication des pressentiments qui s'étaient emparés d'elle au point de l'arracher à ses habitudes, à ses devoirs, à la surveillance du château et de son malade. Du reste, chose singulière, depuis que la fortune avait jeté sur son fils et sur elle cette chape d'or aux plis lourds, la mère Jansoulet ne s'y était pas encore faite et s'attendait toujours à la subite disparition de ces splendeurs… Qui sait si la débâcle n'allait pas commencer cette fois?… Et subitement, au travers de ces sombres pensées, le souvenir de la scène enfantine de tout à l'heure, du tout petit se frottant à ses jupes de droguet, amenait sur ses lèvres ridées le gonflement d'un sourire tendre; et ravie, elle murmurait dans son patois:

«Oh! de ce petit, pourtant…»

Une place magnifique, immense, éblouissante, deux gerbes d'eau envolées en poussière d'argent, puis un grand pont de pierre et, tout au bout, une maison carrée avec des statues devant, une grille où stationnaient des voitures, du monde qui entrait, des sergents de ville attroupés. C'était là… Elle écarta la foule bravement et marcha jusqu'à une haute porte vitrée.

«Votre carte, ma bonne femme?»

La bonne femme n'avait pas de carte, mais elle dit simplement à un de ces huissiers à revers rouges qui gardaient l'entrée:

«Je suis la mère de Bernard Jansoulet… Je viens pour la séance de mon garçon.»

C'était bien la séance de son garçon en effet; car, dans cette foule assiégeant les portes, dans celle qui remplissait les couloirs, la salle, les tribunes, tout le palais, le même nom se chuchotait accompagné de sourires et de racontars. On s'attendait à un grand scandale, à des révélations terribles du rapporteur qui amèneraient sans doute quelque violence du barbare acculé; et l'on se pressait là comme pour une première représentation ou les plaidoiries d'une cause célèbre. La vieille mère n'aurait pu certainement se faire entendre au milieu de cette affluence, si la traînée d'or, laissée par le Nabab partout où il passait, et marquant sa trace royale, ne lui avait facilité tous les chemins. Elle allait donc derrière un huissier de service dans cet enchevêtrement de couloirs, de portes battantes, de salles nues et sonores, emplies d'un bourdonnement qui circulait avec l'air du bâtiment, sortait de ses murailles, comme si les pierres elles-mêmes imprégnées de «parlotage» joignaient des échos anciens à ceux de toutes ces voix. En traversant un corridor, elle vit un petit homme brun, qui gesticulait et criait aux gens de service: