Il s'arrêta aussitôt, effrayé par le son rauque, affreusement sourd et vulgaire de sa voix, qu'il entendait pour la première fois en public. Il lui fallut, dans cette halte tourmentée de mouvements de la face, d'intonations cherchées et qui ne sortaient pas, reprendre la force de sa défense. Et si l'angoisse de ce pauvre homme était saisissante, la vieille mère, là-haut, penchée, haletante, remuant nerveusement les lèvres comme pour l'aider à chercher ses mots, lui renvoyait bien la mimique de sa torture. Quoiqu'il ne pût la voir, tourné comme il l'était par rapport à cette tribune qu'il évitait intentionnellement, ce souffle maternel, le magnétisme ardent de ces yeux noirs finirent par lui rendre la vie, et subitement sa parole et son geste se trouvèrent déliés:
«Avant tout, Messieurs, je déclare que je ne viens pas défendre mon élection… Si vous croyez que les moeurs électorales n'ont pas été toujours les mêmes en Corse, qu'on doive imputer toutes les irrégularités commises à l'influence corruptrice de mon or et non au tempérament inculte et passionné d'un peuple, repoussez-moi, ce sera justice et je n'en murmurerai pas. Mais il y a dans tout ceci autre chose que mon élection, des accusations qui attaquent mon honneur, le mettent directement en jeu, et c'est à cela seul que je veux répondre.» Sa voix s'assurait peu à peu, toujours cassée, voilée, mais avec des notes attendrissantes comme il s'en trouve dans ces organes dont la dureté primitive a subi quelques éraillures. Très vite il raconta sa vie, ses débuts, son départ pour l'Orient. On eût dit un de ces vieux récits du dix-huitième siècle où il est question de corsaires barbaresques courant les mers latines, de beys et de hardis Provençaux bruns comme des grillons, qui finissent toujours par épouser quelque sultane et «prendre le turban» selon l'ancienne expression des Marseillais. «Moi, disait le Nabab de son sourire bon enfant, je n'ai pas eu besoin de prendre le turban pour m'enrichir, je me suis contenté d'apporter en ces pays d'indolence et de lâchez-tout l'activité, la souplesse d'un Français du Midi, et je suis arrivé à faire en quelques années une de ces fortunes qu'on ne fait que là-bas dans ces diables de pays chauds où tout est gigantesque, hâtif, disproportionné, où les fleurs poussent en une nuit, où un arbre produit une forêt. L'excuse de fortunes pareilles est dans la façon dont on les emploie, et j'ai la prétention de croire que jamais favori du sort n'a plus que moi essayé de se faire pardonner sa richesse. Je n'y ai pas réussi.» Oh! non, il n'y avait pas réussi… Pour tant d'or follement semé, il n'avait rencontré que du mépris ou de la haine… De la haine! Qui pouvait se vanter d'en avoir remué autant que lui, comme un gros bateau de la vase lorsque sa quille touche le fond… Il était trop riche, cela lui tenait lieu de tous les vices, de tous les crimes, le désignait à des vengeances anonymes, à des inimitiés cruelles et incessantes.
«Ah! Messieurs, criait le pauvre Nabab en levant ses poings crispés, j'ai connu la misère, je me suis pris corps à corps avec elle, et c'est une atroce lutte, je vous jure. Mais lutter contre la richesse, défendre son bonheur, son honneur, son repos, mal abrités derrière des piles d'écus qui vous croulent dessus et vous écrasent, c'est quelque chose de plus hideux, de plus écoeurant encore. Jamais, aux plus sombres jours de ma détresse, je n'ai eu les peines, les angoisses, les insomnies dont la fortune m'a accablé, cette horrible fortune que je hais et qui m'étouffe… On m'appelle le Nabab, dans Paris… Ce n'est pas le Nabab qu'il faudrait dire, mais le Paria, un paria social tendant les bras, tout grands, à une société qui ne veut pas de lui…»
Figées en récit, ces paroles peuvent paraître froides; mais là, devant l'Assemblée, la défense de cet homme paraissait empreinte d'une sincérité éloquente et grandiose qui étonna d'abord, venant de ce rustique, de ce parvenu, sans lecture, sans éducation, avec sa voix de marinier du Rhône et ses allures de portefaix, et qui émut ensuite singulièrement les auditeurs par ce qu'elle avait d'inculte, de sauvage, d'étranger à toute notion parlementaire. Déjà des marques de faveur avaient agité les gradins habitués à recevoir l'averse monotone et grise du langage administratif. Mais à ce cri de rage et de désespoir poussé contre la richesse par l'infortuné qu'elle enlaçait, roulait, noyait dans ses flots d'or et qui se débattait, appelant au secours du fond de son Pactole, toute la Chambre se dressa avec des applaudissements chaleureux, des mains tendues, comme pour donner au malheureux Nabab ces témoignages d'estime dont il se montrait si avide, et le sauver en même temps du naufrage. Jansoulet sentit cela et, réchauffé par cette sympathie, il reprit, la tête haute, le regard assuré:
«On est venu vous dire, Messieurs, que je n'étais pas digne de m'asseoir au milieu de vous. Et celui qui l'a dit était bien le dernier de qui j'aurais attendu cette parole, car lui seul connaît le secret douloureux de ma vie; lui seul pouvait parler pour moi, me justifier et vous convaincre. Il n'a pas voulu le faire. Eh bien! moi, je l'essaierai, quoiqu'il m'en coûte. Outrageusement calomnié devant tout le pays, je dois à moi-même, je dois à mes enfants cette justification publique et je me décide à la faire.»
Par un mouvement brusque, il se tourna alors vers la tribune où il savait que l'ennemi le guettait, et, tout à coup, s'arrêta plein d'épouvante. Là, juste en face de lui, derrière la petite tête haineuse et pâle de la baronne, sa mère, sa mère qu'il croyait à deux cents lieues du redoutable orage, le regardait, appuyée au mur, tendant vers lui son visage divin inondé de larmes, mais fier et rayonnant tout de même du grand succès de son Bernard. Car c'était un vrai succès d'émotion sincère, bien humaine, et que quelques mots de plus pouvaient changer en triomphe. «Parlez… parlez…» lui criait-on de tous les côtés de la Chambre, pour le rassurer, l'encourager. Mais Jansoulet ne parlait pas. Il avait bien peu à dire cependant pour sa défense: «La calomnie a confondu volontairement deux noms. Je m'appelle Bernard Jansoulet. L'autre s'appelait Jansoulet Louis.» Pas un mot de plus.
C'était trop en présence de sa mère ignorant toujours le déshonneur de l'aîné. C'était trop pour le respect, la solidarité familiale.
Il crut entendre la voix du vieux: «Je meurs de honte, mon enfant.»
Est-ce qu'elle n'allait pas mourir de honte elle aussi, s'il parlait?…
Il eut vers le sourire maternel un regard sublime de renoncement, puis
d'une voix sourde, d'un geste découragé:
«Excusez-moi, Messieurs, cette explication est décidément au-dessus de mes forces… Ordonnez une enquête sur ma vie, ouverte à tous et bien en lumière, hélas! puisque chacun peut en interpréter tous les actes… Je vous jure que vous n'y trouverez rien qui m'empêche de siéger au milieu des représentants de mon pays.»
La stupeur, la désillusion furent immenses devant cette défaite qui semblait à tous l'effondrement subit d'une grande effronterie acculée. Il y eut un moment d'agitation sur les bancs, le tumulte d'un vote par assis et levé, que le Nabab sous le jour douteux du vitrage regarda vaguement, comme le condamné du haut de l'échafaud regarde la foule houleuse; puis, après cette attente longue d'un siècle qui précède une minute suprême, le président prononça dans le grand silence et le plus simplement du monde: