«Eh bien, fit Jacques d'un air de triomphe, que vous avais-je dit?

—Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura le bon Pierrotte, il me semble que…
C'est bien le cas de le dire… Il me semble que je la vois.

—Les yeux surtout, reprit Jacques, regardez les yeux, Pierrotte.

—Et le menton, monsieur Jacques, le menton avec la fossette», répondit
Pierrotte, qui pour mieux me voir avait levé l'abat-jour de la lampe.

Moi, je n'y comprenais rien. Ils étaient là tous les deux à me regarder, à cligner de l'oeil, à se faire des signes…. Tout à coup Pierrotte se leva, sortit du comptoir et vint à moi les bras ouverts:

«Avec votre permission, monsieur Daniel, il faut que je vous embrasse…
C'est bien le cas de le dire. Je vais croire embrasser mademoiselle.»

Ce dernier mot m'expliqua tout. A cet âge-là, je ressemblais beaucoup à Mme Eyssette, et pour Pierrotte, qui n'avait pas vu mademoiselle depuis quelque vingt-cinq ans, cette ressemblance était encore plus frappante. Le brave homme ne pouvait pas se lasser de me serrer les mains, de m'embrasser, de me regarder en riant avec ses gros yeux pleins de larmes; il se mit ensuite à nous parler de notre mère, des deux mille francs, de sa Roberte, de sa Camille, de son Anastagille, et cela avec tant de longueurs, tant de périodes, que nous serions encore—c'est bien le cas de le dire—debout dans le magasin, à l'écouter, si Jacques ne lui avait pas dit d'un ton d'impatience: «Et votre caisse, Pierrotte!»

Pierrotte s'arrêta net. Il était un peu confus d'avoir tant parlé:

«Vous avez raison, monsieur Jacques, je bavarde… je bavarde… et puis la petite… c'est bien le cas de le dire… la petite me grondera d'être monté si tard.

—Est-ce que Camille est là-haut? demanda Jacques d'un petit air indifférent.