—Rien… Il a seulement paru très étonné de ne pas te voir… Il faut y aller, mon Daniel; tu iras, n'est-ce pas?
—Dès demain, Jacques; je te le promets.»
Pendant que nous causions, Coucou-Blanc, qui venait de rentrer chez elle, entama son interminable chanson… Tolocototignan! tolocototignan!… Jacques se mit à rire: «Tu ne sais pas, me dit-il à voix basse, les yeux noirs sont jaloux de notre voisine. Ils croient qu'elle est leur rivale… J'ai eu beau dire ce qu'il en était, on n'a pas voulu m'entendre… Les yeux noirs jaloux de Coucou-Blanc! c'est drôle, n'est-ce pas?» Je fis semblant de rire comme lui; mais, dans moi-même, j'étais plein de honte en songeant que c'était bien ma faute si les yeux noirs étaient jaloux de Coucou-Blanc.
Le lendemain, dans l'après-midi, je m'en allai passage du Saumon. J'aurais voulu monter tout droit au quatrième et parler aux yeux noirs avant de voir Pierrotte; mais le Cévenol me guettait à la porte du passage, et je ne pus l'éviter. Il fallut entrer dans la boutique et m'asseoir à côté de lui, derrière le comptoir. De temps en temps, un petit air de flûte nous arrivait discrètement de l'arrière-magasin.
«Monsieur Daniel, me dit le Cévenol avec une assurance de langage et une facilité d'élocution que je ne lui avais jamais connues, ce que je veux savoir de vous est très simple, et je n'irai pas par quatre chemins. C'est bien le cas de le dire… la petite vous aime d'amour… Est-ce que vous l'aimez vraiment, vous aussi?
—De toute mon âme, monsieur Pierrotte.
—Alors, tout va bien. Voici ce que j'ai à vous proposer… Vous êtes trop jeune et la petite aussi pour songer à vous marier d'ici trois ans. C'est donc trois années que vous avez devant vous pour vous faire une position… Je ne sais pas si vous comptez rester toujours dans le commerce des papillons bleus; mais je sais bien ce que je ferais à votre place… C'est bien le cas de le dire, je planterais là mes historiettes, j'entrerais dans l'ancienne maison Lalouette, je me mettrais au courant du petit train-train de la porcelaine, et je m'arrangerais pour que, dans trois ans, Pierrotte qui devient vieux, pût trouver en moi un associé en même temps qu'un gendre… Hein? Qu'est-ce que vous dites de ça, compère?»
Là-dessus, Pierrotte m'envoya un grand coup de coude et se mit à rire, mais à rire… Bien sûr, qu'il croyait me combler de joie, le pauvre homme, en m'offrant de vendre de la porcelaine à ses côtés. Je n'eus pas le courage de me fâcher, pas même celui de répondre; j'étais atterré…
Les assiettes, les verres peints, les globes d'albâtre, tout dansait autour de moi. Sur une étagère, en face du comptoir, des bergers et des bergères, en biscuit de couleurs tendres, me regardaient d'un air narquois et semblaient me dire en brandissant leurs houlettes: «Tu vendras de la porcelaine!» Un peu plus loin, les magots chinois en robes violettes remuaient leurs caboches vénérables, comme pour approuver ce qu'avaient dit les bergers: «Oui… oui… tu vendras de la porcelaine!…» Et là-bas, dans le fond, la flûte ironique et sournoise sifflotait doucement: «Tu vendras de la porcelaine… tu vendras de la porcelaine…» C'était à devenir fou.
Pierrotte crut que l'émotion et la joie m'avaient coupé la parole.