«Comment?… La vente a bien marché! Qui vous a dit cela?»

Jacques pâlit, pressentant une catastrophe. «Regardez donc dans ce coin, continua l'Alsacien, tous ces volumes empilés. C'est La Comédie pastorale. Depuis cinq mois qu'elle est dans le commerce, on n'en a vendu qu'un exemplaire. A la fin, les libraires se sont lassés et m'ont renvoyé les volumes qu'ils avaient en dépôt. A l'heure qu'il est, tout cela n'est plus bon qu'à vendre au poids du papier. C'est dommage; c'était bien imprimé.»

Chaque parole de cet homme tombait sur la tête de Jacques comme un coup de canne plombée, mais ce qui l'acheva, ce fut d'apprendre que Daniel, en son nom, avait emprunté de l'argent à l'imprimeur.

«Pas plus tard qu'hier, dit l'impitoyable Alsacien, il m'a envoyé une horrible Négresse pour me demander deux louis; mais j'ai refusé net. D'abord parce que ce mystérieux commissionnaire à tête de ramoneur ne m'inspirait pas confiance; et puis, vous comprenez, monsieur Eyssette, moi, je ne suis pas riche, et cela fait déjà plus de quatre cents francs que j'avance à votre frère.

—Je le sais, répondit fièrement la mère Jacques, mais soyez sans inquiétude, cet argent vous sera bientôt rendu.» Puis il sortit bien vite, de peur de laisser voir son émotion. Dans la rue, il fut obligé de s'asseoir sur une borne. Les jambes lui manquaient. Son enfant en fuite, sa place perdue, l'argent de l'imprimeur à rendre, la chambre, le portier, l'échéance du surlendemain, tout cela bourdonnait, tourbillonnait dans sa cervelle… Tout à coup il se leva: «D'abord les dettes, se dit-il, c'est le plus pressé.» Et malgré la lâche conduite de son frère envers les Pierrotte, il alla sans hésiter s'adresser à eux.

En entrant dans le magasin de l'ancienne maison Lalouette, Jacques aperçut derrière le comptoir une grosse face jaunie et bouffie que d'abord il ne reconnaissait pas; mais au bruit que fit la porte, la grosse face se souleva, et voyant qui venait d'entrer, poussa un retentissant «C'est bien le cas de le dire» auquel on ne pouvait pas se tromper… Pauvre Pierrotte! Le chagrin de sa fille en avait fait un autre homme. Le Pierrotte d'autrefois, si jovial et si rubicond, n'existait plus. Les larmes que sa petite versait depuis cinq mois avaient rougi ses yeux, fondu ses joues. Sur ses lèvres décolorées, le rire éclatant des anciens jours faisait place maintenant à un sourire froid, silencieux, le sourire des veuves et des amantes délaissées. Ce n'était plus Pierrotte, c'était Ariane, c'était Nina.

Du reste, dans le magasin de l'ancienne maison Lalouette, il n'y avait que lui de changé, Les bergères coloriées, les Chinois à bedaines violettes, souriaient toujours béatement sur les hautes étagères, parmi les verres de Bohême et les assiettes à grandes fleurs. Les soupières rebondies, les carcels en porcelaine peinte, reluisaient toujours par places derrière les mêmes vitrines et dans l'arrière-boutique la même flûte roucoulait toujours discrètement.

«C'est moi, Pierrotte, dit la mère Jacques en affermissant sa voix, je viens vous demander un grand service. Prêtez-moi quinze cents francs.»

Pierrotte, sans répondre, ouvrit sa caisse, remua quelques écus; puis, repoussant le tiroir, il se leva tranquillement.

«Je ne les ai pas ici, monsieur Jacques. Attendez-moi, je vais les chercher là-haut.» Avant de sortir, il ajouta d'un air contraint: «Je ne vous dis pas de monter; cela lui ferait trop de peine.»