J'eus un mouvement de colère: «Tu doutes trop de moi, Jacques, ce n'est pas généreux… Est-ce que nous serons toujours ainsi? Est-ce que tu ne me rendras jamais ta confiance? Je te jure, sur ce que j'ai de plus cher au monde, que je ne viens pas d'où tu crois, que cette femme est morte pour moi, que je ne la reverrai jamais, que tu m'as reconquis tout entier, et que ce passé terrible auquel ta tendresse m'arrache ne m'a laissé que des remords et pas un regret… Que faut-il te dire encore pour te convaincre? Ah! tiens, méchant! Je voudrais t'ouvrir ma poitrine, tu verrais que je ne mens pas.»
Ce qu'il me répondit ne m'est pas resté, mais je me souviens que dans l'ombre il secouait tristement la tête de l'air de dire: «Hélas! je voudrais bien te croire…» Et cependant j'étais sincère en lui parlant ainsi. Sans doute qu'à moi seul je n'aurais jamais eu le courage de m'arracher à cette femme, mais maintenant que la chaîne était brisée, j'éprouvais un soulagement inexprimable. Comme ces gens qui essaient de se faire mourir par le charbon et qui s'en repentent au dernier moment, lorsqu'il est trop tard et que déjà l'asphyxie les étrangle et les paralyse. Tout à coup les voisins arrivent, la porte vole en éclats, l'air sauveur circule dans la chambre, et les pauvres suicidés le boivent avec délices, heureux de vivre encore et promettant bien de ne plus recommencer. Moi pareillement, après cinq mois d'asphyxie morale, je humais à pleines narines l'air pur et fort de la vie honnête, j'en remplissais mes poumons, et je vous jure Dieu que je n'avais pas envie de recommencer… C'est ce que Jacques ne voulait pas croire, et tous les serments du monde ne l'auraient pas convaincu de ma sincérité… Pauvre garçon! Je lui en avais tant fait!
Nous passâmes cette première soirée chez nous, assis au coin du feu comme en hiver, car la chambre était humide et la brume du jardin nous pénétrait jusqu'à la moelle des os. Puis, vous savez, quand on est triste, cela semble bon de voir un peu de flamme… Jacques travaillait, faisait des chiffres. En son absence, le marchand de fer avait voulu tenir ses livres lui-même et il en était résulté un si beau griffonnage, un tel gâchis du doit et avoir qu'il fallait maintenant un mois de grand travail pour remettre les choses en état. Comme vous pensez, je n'aurais pas mieux demandé que d'aider ma mère Jacques dans cette opération. Mais les papillons bleus n'entendent rien à l'arithmétique; et, après une heure passée sur ces gros cahiers de commerce rayés de rouge et chargés d'hiéroglyphes bizarres, je fus obligé de jeter ma plume aux chiens.
Jacques, lui, se tirait à merveille de cette aride besogne. Il donnait, tête baissée, au plus épais des chiffres, et les grosses colonnes ne lui faisaient pas peur. De temps en temps, au milieu de son travail, il se tournait vers moi et me disait, un peu inquiet de ma rêverie silencieuse:
«Nous sommes bien, n'est-ce pas? Tu ne t'ennuies pas, au moins?»
Je ne m'ennuyais pas, mais j'étais triste de lui voir prendre tant de peine, et je pensais, plein d'amertume: «Pourquoi suis-je sur la terre?… Je ne sais rien faire de mes bras… Je ne paie pas ma place au soleil de la vie. Je ne suis bon qu'à tourmenter le monde et faire pleurer les yeux qui m'aiment…» En me disant cela, je songeais aux yeux noirs, et je regardais douloureusement la petite boîte à filets d'or que Jacques avait posée—peut-être à dessein—sur le dôme carré de la pendule. Que de choses elle me rappelait, cette boîte! Quels discours éloquents elle me tenait du haut de son socle de bronze! «Les yeux noirs t'avaient donné leur coeur, qu'en as-tu fait? me disait-elle… tu l'as livré en pâture aux bêtes… C'est Coucou-Blanc qui l'a mangé.»
Et moi, gardant encore un germe d'espoir au fond de l'âme, j'essayais de rappeler à la vie, de réchauffer de mon haleine tous ces anciens bonheurs tués de ma propre main. Je songeais: «C'est Coucou-Blanc qui l'a mangé!… C'est Coucou-Blanc qui l'a mangé!…»
…Cette longue soirée mélancolique, passée devant le feu, en travail et en rêvasseries, vous représente assez bien la nouvelle vie que nous allions mener dorénavant. Tous les jours qui suivirent ressemblèrent à cette soirée… Ce n'est pas Jacques qui rêvassait, bien entendu. Il vous restait des dix heures sur ses gros livres, enfoui jusqu'au cou dans la chiffraille. Moi, pendant ce temps, je tisonnais et, tout en tisonnant, je disais à la petite boite à filets d'or: «Parlons un peu des yeux noirs! veux-tu?…» Car pour en parler avec Jacques, il n'y fallait pas penser. Pour une raison ou pour une autre, il évitait avec soin toute conversation à se sujet. Pas même un mot sur Pierrotte. Rien… Aussi je prenais ma revanche avec la petite boîte, et nos causeries n'en finissaient pas.
Vers le milieu du jour, quand je voyais ma mère bien en train sur ses livres, je gagnais la porte à pas de chat et m'esquivais doucement, en disant: «A tout à l'heure, Jacques!» Jamais il ne me demandait où j'allais; mais je comprenais à son air malheureux, au ton plein d'inquiétude dont il me faisait: «Tu t'en vas?» qu'il n'avait pas grande confiance en moi. L'idée de cette femme le poursuivait toujours. Il pensait: «S'il la revoit, nous sommes perdus!…»
Et qui sait? Peut-être avait-il raison. Peut-être que si je l'avais revue, l'ensorceleuse, j'aurais encore subi le charme qu'elle exerçait sur mon pauvre moi, avec sa crinière d'or pâle et son signe blanc au coin de la lèvre… Mais, Dieu merci! je ne la revis pas. Un monsieur de Huit-à-Dix quelconque lui fit sans doute oublier son Dani-Dan, et jamais plus, jamais plus, je n'entendis parler d'elle, ni de sa Négresse Coucou-Blanc.