Lecteur, si tu as un esprit fort, si les rêves te font sourire, si tu n'as jamais eu le coeur mordu—mordu jusqu'à crier—par le pressentiment des choses futures, si tu es un homme positif, une de ces têtes de fer que la réalité seule impressionne et qui ne laissent pas traîner un grain de superstition dans leurs cerveaux, si tu ne veux en aucun cas croire au surnaturel, admettre l'inexplicable, n'achève pas de lire ces mémoires. Ce qui me reste à dire en ces derniers chapitres est vrai comme la vérité éternelle; mais tu ne le croiras pas.
C'était le 4 décembre…
Je revenais de l'institution Ouly encore plus vite que d'ordinaire. Le matin, j'avais laissé Jacques à la maison, se plaignant d'une grande fatigue, et je languissais d'avoir de ses nouvelles. En traversant le jardin, je me jetai dans les jambes de M. Pilois, debout près du figuier, et causant à voix basse avec un gros personnage court et pattu, qui paraissait avoir beaucoup de peine à boutonner ses gants.
Je voulais m'excuser et passer outre, mais l'hôtelier me retint;
«Un mot, monsieur Daniel!»
Puis, se tournant vers l'autre, il ajouta:
«C'est le jeune homme en question. Je crois que vous feriez bien de le prévenir…»
Je m'arrêtai fort intrigué. De quoi ce gros bonhomme voulait-il me prévenir? Que ses gants étaient beaucoup trop étroits pour ses pattes? Je le voyais bien, parbleu!…
Il y eut un moment de silence et de gêne. M. Pilois, le nez en l'air, regardait dans son figuier comme pour y chercher les figues qui n'y étaient pas. L'homme aux gants tirait toujours sur ses boutonnières… A la fin, pourtant, il se décida à parler; mais sans lâcher son bouton, n'ayez pas peur.
«Monsieur, me dit-il, je suis depuis vingt ans médecin de l'hôtel
Pilois, et j'ose affirmer…»