D'ailleurs, n'allez pas croire que la passion fasse oublier son devoir au petit Chose. Pour si bien qu'il soit dans son grand lit, entre Mme Eyssette et les yeux noirs, il a hâte d'être guéri, de se lever, de descendre au magasin. Non, certes, que la porcelaine le tente beaucoup; mais il languit de commencer cette vie de dévouement et de travail dont la mère Jacques lui a donné l'exemple. Après tout, il vaut encore mieux vendre des assiettes dans un passage, comme disait la tragédienne Irma, que balayer l'institution Ouly ou se faire siffler à Montparnasse. Quant à la Muse, on n'en parle plus. Daniel Eyssette aime toujours les vers, mais pas les siens; et le jour où l'imprimeur, fatigué de garder chez lui les neuf cent quatre-vingt-dix-neuf volumes de La Comédie pastorale, les renvoie au passage du Saumon, le malheureux ancien poète a le courage de dire:

«Il faut brûler tout ça.»

A quoi Pierrotte, plus avisé, répond:

«Brûler tout ça! ma foi non!… j'aime bien mieux le garder au magasin. J'en trouverai l'emploi… C'est bien le cas de le dire… J'ai tout juste prochainement un envoi de coquetiers à faire à Madagascar. Il paraît que dans ce pays-là, depuis qu'on a vu la femme d'un missionnaire anglais manger des oeufs à la coque, on ne veut plus manger les oeufs autrement… Avec votre permission, monsieur Daniel, vos livres serviront à envelopper mes coquetiers.»

Et en effet, quinze jours après, La Comédie pastorale se met en route pour le pays de l'illustre Rana-Volo. Puisse-t-elle y avoir plus de succès qu'à Paris!

…Et maintenant, lecteur, avant de clore cette histoire, je veux encore une fois t'introduire dans le salon jonquille. C'est par un après-midi de dimanche, un beau dimanche d'hiver—froid sec et grand soleil. Toute la maison Lalouette rayonne. Le petit Chose est complètement guéri et vient de se lever pour la première fois. Le matin, en l'honneur de cet heureux événement, on a sacrifié à Esculape quelques douzaines d'huîtres, arrosées d'un joli vin blanc de Touraine. Maintenant on est au salon, tous réunis. Il fait bon; la cheminée flambe. Sur les vitres chargées de givre, le soleil fait des paysages d'argent.

Devant la cheminée, le petit Chose, assis sur un tabouret aux pieds de la pauvre aveugle assoupie, cause à voix basse avec Mlle Pierrotte plus rouge que la petite rose rouge qu'elle a dans les cheveux. Cela se comprend, elle est si près du feu!… De temps en temps, un grignotement de souris,—c'est la tête d'oiseau qui becquette dans un coin; ou bien un cri de détresse,—c'est la dame de grand mérite qui est en train de perdre au bésigue l'argent de l'herboristerie. Je vous prie de remarquer l'air triomphant de Mme Lalouette qui gagne, et le sourire inquiet du joueur de flûte, qui perd.

Et M. Pierrotte?… Oh! M. Pierrotte n'est pas loin… Il est là-bas dans l'embrasure de la fenêtre, à demi caché par le grand rideau jonquille, et se livrant à une besogne silencieuse qui l'absorbe et le fait suer. Il a devant lui, sur un guéridon, des compas, des crayons, des règles, des équerres, de l'encre de Chine, des pinceaux, et enfin une longue pancarte de papier à dessin qu'il couvre de signes singuliers… L'ouvrage a l'air de lui plaire. Toutes les cinq minutes, il relève la tête, la penche un peu de côte et sourit à son barbouillage d'un air de complaisance.

Quel est donc ce travail mystérieux?…

Attendez; nous allons le savoir… Pierrotte a fini. Il sort de sa cachette, arrive doucement derrière Camille et le petit Chose; puis, tout à coup, il leur étale sa grande pancarte sous les yeux en disant: «Tenez! les amoureux, que pensez-vous de ceci?»