Alors, j'eus l'idée de lui parler de sa mère, de cette pauvre mère qu'il avait quelque part, dans un coin. Je lui prouvai qu'il devait vivre pour elle, que moi j'étais à même de trouver facilement une autre place, que d'ailleurs, dans tous les cas, nous avions encore huit jours devant nous, et que c'était bien le moins qu'on attendît jusqu'au dernier moment avant de prendre un parti si terrible… Cette dernière réflexion parut le toucher. Il consentit à retarder de quelques heures sa visite au principal et ce qui devait s'ensuivre.

Sur ces entrefaites, la cloche sonna; nous nous embrassâmes, et je descendis à l'école.

Ce que c'est que de nous! J'étais entré dans ma chambre désespéré, j'en sortis presque joyeux…. Le petit Chose était si fier d'avoir sauvé la vie à son bon ami le maître d'armes.

Pourtant, il faut bien le dire, une fois assis dans ma chaire et le premier mouvement de l'enthousiasme passé, je me mis à faire des réflexions. Roger consentait à vivre, c'était bien; mais moi-même, qu'allais-je devenir après que mon beau dévouement m'aurait mis à la porte du collège!

La situation n'était pas gaie, je voyais déjà le foyer singulièrement compromis, ma mère en larmes, et M. Eyssette bien en colère. Heureusement je pensai à Jacques; quelle bonne idée sa lettre avait eue d'arriver précisément le matin! C'était bien simple, après tout, ne m'écrivait-il pas que dans son lit il y avait place pour deux? D'ailleurs, à Paris, on trouve toujours de quoi vivre…

Ici, une pensée horrible m'arrêta: pour partir, il fallait de l'argent; celui du chemin de fer d'abord, puis cinquante-huit francs que je devais au portier, puis dix francs qu'un grand m'avait prêtés, puis des sommes énormes inscrites à mon nom sur le livre de compte du café Barbette. Le moyen de se procurer tout cet argent?

«Bah! me dis-je en y songeant, je me trouve bien naïf de m'inquiéter pour si peu; Roger n'est-il pas là? Roger est riche, il donne des leçons en ville, et il sera trop heureux de me procurer quelque cent francs à moi qui viens de lui sauver la vie.»

Mes affaires ainsi réglées, j'oubliai toutes les catastrophes de la journée pour ne songer qu'à mon grand voyage de Paris. J'étais très joyeux, je ne tenais plus en place, et M. Viot, qui descendit à l'étude pour savourer mon désespoir, eut l'air fort déçu en voyant ma mine réjouie. A dîner, je mangeai vite et bien; dans la cour, je pardonnai les arrêts des élèves. Enfin l'heure de la classe sonna.

Le plus pressant était de voir Roger; d'un bond, je fus à sa chambre; personne à sa chambre. «Bon! me dis-je en moi-même, il sera allé faire un tour au café Barbette», et cela ne m'étonna pas dans des circonstances aussi dramatiques.

Au café Barbette, personne encore: «Roger, me dit-on, était allé à la Prairie avec les sous-officiers.» Que diable pouvaient-ils faire là-bas par un temps pareil? Je commençais à être fort inquiet; aussi, sans vouloir accepter une partie de billard qu'on m'offrait, je relevai le bas de mon pantalon et je m'élançai dans la neige, du côté de la Prairie, à la recherche de mon bon ami le maître d'armes.