Le vieux gymnase de l'école de marine est plein d'une ombre froide et sinistre. Par les grillages d'une fenêtre un peu de lune descend et vient donner en plein sur le gros anneau de fer—oh! cet anneau, le petit Chose ne fait qu'y penser depuis des heures—, sur le gros anneau de fer qui reluit comme de l'argent…. Dans un coin de la salle, un vieil escabeau dormait. Le petit Chose va le prendre, le porte sous l'anneau, et monte dessus; il ne s'est pas trompé, c'est juste à la hauteur qu'il faut. Alors il détache sa cravate, une longue cravate en soie violette qu'il porte chiffonnée autour de son cou, comme un ruban. Il attache la cravate à l'anneau et fait un noeud coulant…. Une heure sonne. Allons! il faut mourir…. Avec des mains qui tremblent, le petit Chose ouvre le noeud coulant. Une sorte de fièvre le transporte. Adieu, Jacques! Adieu Mme Eyssette!…
Tout à coup un poignet de fer s'abat sur lui. Il se sent saisi par le milieu du corps et planté debout sur ses pieds, au bas de l'escabeau. En même temps une voix rude et narquoise, qu'il connaît bien, lui dit: «En voilà une idée, de faire du trapèze à cette heure!»
Le petit Chose se retourne, stupéfait.
C'est l'abbé Germane, l'abbé Germane sans sa soutane, en culotte courte, avec son rabat flottant sur son gilet. Sa belle figure laide sourit tristement, à demi éclairée par la lune…. Une seule main lui a suffi pour mettre le suicidé par terre; de l'autre main il tient encore sa carafe qu'il vient de remplir à la fontaine de la cour.
De voir la tête effarée et les yeux pleins de larmes du petit Chose, l'abbé Germane a cessé de sourire, et il répète, mais cette fois d'une voix douce et presque attendrie:
«Quelle drôle d'idée, mon cher Daniel, de faire du trapèze à cette heure!»
Le petit Chose est tout rouge, tout interdit.
«Je ne fais pas du trapèze, monsieur l'abbé, je veux mourir.
—Comment!… mourir?… Tu as donc bien du chagrin?
—Oh!… répond le petit Chose avec de grosses larmes brûlantes qui roulent sur ses joues.