La mémoire me revint tout d'un coup. Je voulais le remercier; mais positivement le bon abbé me mit à la porte.

Si l'étude me parut longue, je n'ai pas besoin de vous le dire…. Les élèves n'étaient pas encore dans la cour, que déjà je frappais chez l'abbé Germane. Je le retrouvai devant son bureau, les tiroirs grands ouverts, occupé à compter les pièces d'or, qu'il alignait soigneusement par petits tas.

Au bruit que je fis en entrant, il retourna la tête, puis se remit à son travail, sans rien me dire; quand il eut fini, il referma ses tiroirs, et me faisant signe de la main avec un bon sourire:

«Tout ceci est pour toi, me dit-il. J'ai fait ton compte. Voici pour le voyage, voici pour le portier, voici pour le café Barbette, voici pour l'élève qui t'a prêté dix francs…. J'avais mis cet argent de côté pour faire un remplaçant à Cadet; mais Cadet ne tire au sort que dans six ans, et d'ici là nous nous serons revus.»

Je voulus parler, mais ce diable d'homme ne m'en laissa pas le temps: «A présent, mon garçon, fais-moi tes adieux… voilà ma classe qui sonne, et quand j'en sortirai je ne veux plus te retrouver ici. L'air de cette Bastille ne te vaut rien…. File vite à Paris, travaille bien, prie le Bon Dieu, fume des pipes, et tâche d'être un homme.—Tu m'entends, tâche d'être un homme. Car vois-tu! mon petit Daniel, tu n'es encore qu'un enfant, et même j'ai bien peur que tu sois un enfant toute ta vie.»

Là-dessus, il m'ouvrit les bras avec un sourire divin; mais, moi, je me jetai à ses genoux en sanglotant. Il me releva et m'embrassa sur les deux joues.

La cloche sonnait le dernier coup.

«Bon! voilà que je suis en retard», dit-il en rassemblant à la hâte ses livres et ses cahiers. Comme il allait sortir, il se retourna encore vers moi.

«J'ai bien un frère à Paris, moi aussi, un brave homme de prêtre, que tu pourrais aller voir… Mais, bah! à moitié fou comme tu l'es, tu n'aurais qu'à oublier son adresse…» Et sans en dire davantage, il se mit à descendre l'escalier à grands pas. Sa soutane flottait derrière lui; de la main droite il tenait sa calotte, et, sous le bras gauche, il portait un gros paquet de papiers et de bouquins… Bon abbé Germane! Avant de m'en aller, je jetai un dernier regard autour de sa chambre; je contemplai une dernière fois la grande bibliothèque, la petite table, le feu à demi éteint, le fauteuil où j'avais tant pleuré, le lit où j'avais dormi si bien; et, songeant à cette existence mystérieuse dans laquelle je devinais tant de courage, de bonté cachée, de dévouement et de résignation, je ne pus m'empêcher de rougir de mes lâchetés, et je me fis le serment de me rappeler toujours l'abbé Germane.

En attendant, le temps passait… J'avais ma malle à faire, mes dettes à payer, ma place à retenir à la diligence…